dimanche 23 juin 2013

Les rois du Rock






(…) L’idée d’évoquer notre désormais lointaine jeunesse m’est venue tout d’abord à la lecture d’articles ou d’ouvrages commis par d’anciens punks peroxydés, qui se présentaient comme de terribles activistes préparant la révolution, du fond de leur squat, armés d’une boite à rythmes et d’une guitare saturée. Puis à la vision de documentaires exsudant la testostérone et relatant les faits d’armes des preux défenseurs de l’Occident, des intrépides antifas ou des chasseurs de skins qui s’affrontèrent tout au long des années 1980. Je ne me suis pas reconnu dans de tels récits. Bien sûr, tout cela a existé. L’essor de ce qu’on a appelé le rock alternatif transformé des pans entiers de notre belle jeunesse en petits agités, et les plus déterminés d’entre eux se sont organisés pour contrecarrer l’hégémonie de skinheads fafs bien organisés eux aussi et passablement brutaux. De grandes violences se produisirent et se répétèrent. Sauf que la jeunesse qui emmerdait le Front national porte aujourd’hui des lunettes Afflelou et que le FN n’a pas reculé d’un pouce, bien au contraire.

Il me semble que ce qui fédérait réellement la plupart des garçons et des filles que je côtoyais alors, c’était une identique volonté de retarder le plus possible notre entrée dans le salariat, ou de l’oublier pour ceux qui avaient eu la malchance de se laisser prendre, de n’en faire qu’une parenthèse, certes longue, désagréable et chiante, d’une vraie vie qui se déroulait ailleurs, dans la rue, les bars, les concerts ou devant un tourne-disque. Mettre de la graisse dans ses cheveux, se réunir pour écouter ou jouer School Days de Chuck Berry, refuser de courir après les nouveaux hochets que nous proposait sans cesse le système et lui préférer nos vieux vinyles, c’était déjà une position éminemment politique, pas besoin de paroles engagées. D’ailleurs, aujourd’hui, les enregistrements des punks décolorés qui à l’époque méprisaient ces « revivalistes » de rockers sont généralement ringards et infatués, tandis que Gene Vincent ou Johnny Cash conservent toute leur fraicheur et sont indémodables. Cet amour du rock’n’roll ainsi qu’un socle scolaire commun minimal permettait à des jeunes de classes et d’origine différentes de se côtoyer et de s’apprécier. J’ai constaté, il y a déjà plus de quinze ans, qu’il est beaucoup plus difficile d’avoir un langage commun avec un garçon qui joue à un jeu électronique dans lequel il bute des Allemands dans un bunker, tout en ignorant si De Gaulle a vécu avant ou après Vercingétorix. C’est pourquoi je considère, aujourd’hui, que lutter efficacement contre les fascismes, c’est avant tout combattre l’ignorance. C’est un travail éducatif quotidien et patient, plus que n’importe quelle posture belliqueuse, qui fera reculer la bête immonde. (…)

Les rois du rock – Pelletier, Thierry – Éditions Libertalia - extrait pp. 147-149

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