"Il est temps d'abandonner le monde des civilisés et sa lumière. Il est trop tard pour tenir à être raisonnable et instruit - ce qui a mené à une vie sans attrait. Secrètement ou non, il est nécessaire de devenir tout autres ou de cesser d'être.
Le monde auquel nous avons appartenu ne propose rien à aimer en dehors de chaque insuffisance individuelle : son existence se borne à sa commodité. Un monde qui ne peut pas être aimé à en mourir - de la même façon qu'un homme aime une femme - représente seulement l'intérêt et l'obligation au travail.
S'il est comparé avec les mondes disparus, il est hideux et apparaît comme le plus manqué de tous. Dans les mondes disparus, il a été possible de se perdre dans l'extase, ce qui est impossible dans le monde de la vulgarité instruite. Les avantages de la civilisation sont compensés par la façon dont les hommes en profitent : les hommes actuels en profitent pour devenir les plus dégradants de tous les êtres qui ont existé (...)"
Georges Bataille - avril 1936 -in Acéphale n° 3-4, juillet 1937
Tuning Razorblades
De vieux vinyles en mode punk, HC, et autres qui méritent quelques mots. Des textes qui méritent citation. Pour une méritocratie affective, somme toute...
samedi 26 mai 2012
vendredi 27 avril 2012
Adolescence aseptisée : si je ne consomme pas, c'est la société de consommation qui me dévore...
Dans ma collection d'album, la faucheuse fait son œuvre. Poly Styrene, cela fait juste un an qu'elle a quitté ce monde, à l'âge non-canonique de 53 ans. Elle avait chanté dans un vrai groupe punk/pop, fondé après qu'elle ait vu un concert des Sex Pistols, en 1976 : X Ray Spex (le nom des lunettes à rayons X, qui permettaient paraît-il de voir à travers les vêtements).
Un 45 tour (Oh bondage, up yours ! B/W I am a cliche) va lancer le groupe en 1977. Poly est reconnaissable entre mille avec sa voix haut-perchée, qui annonce les titres de ses morceaux, avec énergie ! X Ray Spex oscille entre punk enlevé et bluettes emplies de justes considérations sur la vie moderne et ses tracas.
A la différence des autres punks, X Ray Spex déploie une fraicheur inégalée à l'époque, utilise un saxophone, pour ponctuer mélodiquement ses chansons, joue avec sentiments et humour citadin. Certes, la carrière du groupe ne franchira que l'étape d'un premier album, et s'arrêtera là. Comme beaucoup... Regrets.
Le LP Germfree Adolescents a cette étrange pochette où l'on voit chaque membre du groupe dans un tube à essai (à l’abri des bactéries ?). Une belle trouvaille : les pochettes de 33t ont d'ailleurs toujours constitué un terrain favorable pour les graphistes ingénieux et novateurs.
Les douze chansons de l'album sont en phase avec l'époque : société de consommation dont on voudrait se défaire, obsessions urbaines, rebelles de l'asphalte (Warrior in Woolworths), identité et génie génétique (Genetic Engineering, très prophétique), le titre éponyme de l'album, Germfree Adolescents, est une sorte de ballade électrique, comme un slow punk (repris par Neneh Cherry de nos jours).
Voilà. Comme toujours, dans la profusion des groupes, des albums, des chansons, il est intéressant, sinon indispensable, d'aller chercher les pépites, de se souvenir de qui a marqué une année : en l’occurrence un petit bout de femme, qui ne serait jamais montée sur scène sans l'effervescence punk (du moins pour hurler de cette façon !), et qui a écrit un paragraphe de l'histoire du rock.
R.I.P. Poly.
Sources : Dictionnaire du rock (M. Assayas) ; chroniques d'A. Wais (Le Monde) ; album d'X Ray Spex – Germfree Adolescents (EMI – 1978)
jeudi 19 avril 2012
Métal Urbain – Tôle froissée pour les hommes morts... Mais dangereux !
J'aurai une certaine jouissance à expliquer le choc qu'a été Métal Urbain pour moi. Voilà de la musique et des paroles en prise avec l'actualité de 1976-1978, mais qui curieusement sont devenues intemporelles, fondatrices et définitives. Ce sont des textes qui sonnent juste, écrits en français, et qui ne s’apitoient sur rien, ni la situation d'artiste, ou de guitariste, ni sur un plan de carrière impossible, ni sur les élites, ni sur ceux qui suivent les modes ou les courants politiques. Il ne s'agit pas d'une bande-son pour une utopie joyeuse.
Métal Urbain ou la fusion improbable d'un anarchisme lettré et d'un nihilisme revendiqué (ou d'un situationnisme suintant si l'on veut), avec le rock punk, ce dernier passé dans les bobinages de synthés non-planants. Métal Urbain qui invente un courant en soi : le synthpunk ! Et ça dégomme sec dans tous les compartiments : les titres de cette compilation (Les Hommes Morts sont dangereux, regroupant les premiers 45t et beaucoup d'autres gemmes), n'épargnent personne, et sous forme de tracts définitifs, envoient des shrapnells d'un bout à l'autre des tranchées. Je précise : je parle du vinyl sorti en 1981.
La société française fin 70 subit une sérieuse préparation d'artillerie, avec des titres comme 50/50, Anarchie au Palace, Paris Maquis (ce dernier étant pour moi l'archétype du morceau à emporter sur l'île déserte), Pop Poubelle, E202, mais d'autres textes abordent des sujets politiques aux contours moins nets, ainsi Ghetto, pour le destin individuel tout tracé, Numéro Zéro pour une tentative de maîtrise du (même?) destin, Futurama, Hystérie Connective, pour une société en perte de contrôle, où le rire ne cache pas le désespoir, ni le millénarisme à deux balles (souvenez-vous de l'an 2000 !) le vide abyssal du futur, Panik, vrai cauchemar à la japonaise, où un Godzilla robotique sème la terreur dans la ville, pendant que l'individu s'abandonne à la propagande par le fait, Atlantis, constat de disparition de la démocratie, critique directe sur fond de nouvelle vague (subversion, submersion), haine de l'argent, haine du « vieux monde » avec ses « héritiers déplorables... Fauteurs de révolution ».
Côté culturel, on trouve le « warholien » Lady Coca-Cola, un Ultra Violence marqué par Orange Mécanique (le film mythique des déviants post-hippy/proto-punk des seventies), et côté « glauque », un super duo formé de Snuff Movie et Crève Salope (qui n'est pas une redite de Panik !), qui montre une certaine attirance vers la fange et l'extrême (Sade ou Georges Bataille, mais en plus brut, c'est le média rock qui veut ça, je pense !). Enfin, je ne peux cacher l'extase totale que constitue le morceau Clé de Contact : critique de la révolution / libération sexuelle, dans le contexte punk. Après ça, plus rien n'est pareil...
Et voilà : iconoclaste et radical, Métal Urbain va inspirer pas mal de gens, du côté de la boite à rythme, mais ça ne donnera pas le même résultat, ça sonnera toujours moins bien. Les textes, idem: il manquera aux suivants la culture des années 70, contre laquelle Métal Urbain se rebellait, ou posait ses constats cyniques, en juxtaposant phrases coupantes comme des rasoirs et imprécations venimeuses.
A l'heure des réseaux, tout le monde peut aller chercher les informations manquantes de cette notule : les labels, les dates, le personnel, tout en notant bien que le groupe s'est reformé et a sorti de nouvelles choses, mais l'actualité n'est pas mon propos ici.
Sources : je n'ai pas relu « Punkitudes » sorti en 1978 aux éditions Rock & Folk. Et de toute façon, j'ai découpé les pages relatives à Métal U. pour mieux les idolâtrer sur les murs de ma chambre. Je n'ai pas consulté le Dico du Rock. Je n'ai pas lu grand chose sur Internet non plus. Ce disque, et son 45t joint dans la pochette, parle pour lui-même. Écoutez-le et écrivez votre chronique.
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Métal Urbain ; synthpunk
lundi 2 avril 2012
Durruti
En 1996, les Éditions de l'Insomniaque ont eu l'excellente idée de publier, en compagnie de quatre autres éditeurs européens, ce livre consacré à une figure du mouvement anarchiste espagnol et de la guerre civile, Buenaventura Durruti.
Son texte est rédigé en cinq langues : espagnol, anglais, allemand, italien et français. Son iconographie comprend des clichés rares, tirés des archives de l'écrivain espagnol Abel Paz (Diego Camacho) et qui font vibrer l'esprit de l'époque.
Libellés :
Durruti ; guerre d'Espagne
samedi 24 mars 2012
Vie bouillonnante et fièvre du sang : The Cramps
Une illumination. Comment peut-on appeler cela autrement ? J'écoutais distraitement un morceau de disco, du Boney M et soudainement, j'ai pensé aux Cramps. Ah ! Quel rapport y a-t-il entre la moquette de Bobby Farrell et les deux montres à quartz de Brian Gregory ? Ivy Poison aurait-elle été crédible en madone des dancefloors ? Et Lux Interior en strip-teaser ? (quoique, en concert...). En fait, le phénomène est plus d'ordre spirituel. Oui, spirituel.
Pourquoi, en 1975, monter un groupe comme les Cramps, qui enfourche les canons d'un rock'n'roll dont les derniers feux s'étaient consumés fin des années cinquante, ce qui pouvait paraître comme une régression totale, face aux étincelles de la scène punk naissante ?
Question de culture et d'esprit : quand on est fondu de disques de rock parus juste avant 1959, quand on s'intéresse fortement aux punk des sixties et quand on a dévoué sa vie à la sous-culture américaine des comics, films de série Z et autres bizarreries bon marché, on ne peut que fonder les Cramps ! Pas d'alternative (dans cet ordre d'idées, Boney M est une version cheap, grand public, de ce que doit être la disco : cette culture qui associe musique à danser imparable avec boule à facette, danseur (non-bodybuildé) chemise ouverte, avec force pilosité pectorale et choristes blacks... Dans l'imaginaire du producteur de Boney M, la disco, c'était ça ! ).
Cramponnés au rock : c'est ainsi qu'on peut décrire l'état d'esprit des Cramps. Il s'agit du rock d'avant, lorsqu'il était sauvage (et que les forces marketing ne l'avaient pas réduit à de la soupe pour ado formatés). Mais ils n'ont, malgré leur apparence, jamais été sectaires, simplement passionnés. Le rock redevenu sauvage, après son passage en Grande Bretagne, et essaimant de nouveau en punk garage aux Etats-Unis, les a aussi intéressés, comme en témoigne leur discographie. Nous ne sommes pas dans ce qu'on a pu appeler un temps du « punkabilly », mais au cœur d'une vraie démarche, bouillonnante. Lux Interior déclarait : « Yeah, we're into bloodlust, not death. Into boiling life.»
Pour les Cramps, le vaudou, les accessoires SM, le théâtre grandguignolesque, le tout à la sauce rock'nroll, est la materia prima de l'existence, ce qui pousse à ne pas se lever le matin, mais plutôt le soir, ce qui conduit à porter des lunettes de soleil dès que le jour paraît, et mène à des achats compulsifs de vinyles dans des boutiques interlopes... Et bien sûr tend à développer un extraordinaire sens de l'humour (noir et décalé)... Qui d'autre aurait pu écrire (dans « Mean Machine ») : « Ya wanna go to the Devil but you don't like the flames. »
Lux a certes rejoint l'arrière-boutique du marchand de farces et attrapes, mais nous sommes prêt à parier qu'il sort de temps en temps, pour faire trembler les murs et les armoires de vos grands-mères après minuit, alors... Remettez l'aiguille dans le vinyl, et sentez le désir venir du haut de votre épine dorsale, comme aurait dit Henry Miller !
Sources : The wild wild world of the Cramps – Ian Johnston (Omnibus Press) ; 1990 / Dictionnaire du Rock -sous la direction de M. Assayas - coll. Bouquins-Robert Laffont ; 2000
mercredi 8 février 2012
mardi 31 janvier 2012
Nous sommes revenus pour ne plus vous quitter (a collection of previously unreleased recordings performed by the Velvet Underground)
Pas évident de parler d'un groupe mondialement célèbre -le Velvet Underground- qui plus est, lié à Andy Warhol, à ses débuts. Un groupe dont on a tellement parlé ! Nous allons tenter. Il est vrai que les personnalités à l’œuvre n'arrangent pas les choses.
D'une part, il s'agit de ménager l'un (Lou Reed) pour ne pas négliger l'autre (John Cale), de considérer son approche de la guitare (« Si Dieu revient demain et qu'il me demande « Veux-tu être président ? » je réponds « Non. » « Veux-tu être politicien ? » « Non. » Veux-tu être avocat ? » « Non. » « Que veux-tu être ? » « Je veux être guitariste rythmique. ») comme un minimalisme intentionnel, et de voir que John Cale affirme une présence moins pop, avec des notes de violon alto qui durent et grincent, une basse à l'affût, une empreinte certainement plus îlienne, due à ses origines britanniques, et à sa connaissance de la musique contemporaine, alors que Lou Reed sera plus urbain, new-yorkais dans sa poésie en cul-de-sac. Mais d'autre part n'oublions pas, à la batterie, Moe Tucker, efficace derrière les fûts, quasi unique présence féminine dans un groupe de rock des années soixante et Sterling Morrison, guitare plus que rythmique, dans l'ombre de Reed et Cale. Cet alliage de quatre personnalités assez différentes et cultivées va se révéler très novateur.
Pour ce qui nous concerne, en 1984, un disque du Velvet Underground sort, avec des chansons enregistrées en 1968 et 1969, et qui s'étaient égarées, oubliées dans un tiroir de la maison de disque. On note la présence de John Cale sur deux titres seulement (il était sur un siège éjectable à l'époque). Il est remplacé par Douglas Yule pour les autres morceaux. Personne, à l'époque, n'avait voulu sortir un quatrième album du Velvet Underground, compte-tenu du résultat des ventes des précédents disques ! Tout ceci est évident à la lecture de Up-Tight de Victor Bockris et Gerard Malanga.
Car jamais un groupe n'aura eu autant d'influence et vendu aussi peu de son vivant : son mélange de Rock'n'roll et de mélodies gracieusement perverses, saupoudrées de bruits et cordes atonales, va s'infiltrer dans la culture rock, quarante ans durant, et cela continue, bien sûr. Le Velvet a inventé le principe du groupe maudit, dont tout le monde peut se réclamer... après ! Nous parions que cela n'existait pas... avant !
En effet, le rock, après l 'effervescence des années cinquante, avait très rapidement sombré dans la bluette, et l'énergie dégagée par ce style de musique ne cachait pas l'extrême minceur des paroles réduites à des gimmicks formatés pour le marché des ados. Le Velvet, ce sont des thèmes nettement plus adultes, ambivalents, malsains, complexes et risqués... Solitude urbaine, drogues et couloirs sans fin... On est loin également du psychédélisme béat, avec flower power et tout le marketing à l'avenant. Pas vendable à l'époque, ce Velvet ! Enfin, surtout pour les maisons de disques ! Andy Warhol ici joua le rôle de précurseur et considéra la musique du VU comme de l'art.
Trouve-t-on dans cet album « remixé pour correspondre aux standards actuels » un lien avec les premières années, à savoir, Warhol, la Factory, Nico... ? Ou bien des cauchemars induits par des substances illicites et l’univers de la nuit ? Une trace (la chanson « Andy's chest » en référence à Warhol), pour le reste, on oscille entre rock enlevé (I can't stand it, Foggy notion), pop « beatlesienne » (She's my best friend), ballades et simplicité. C'est tentant : vous avez envie de descendre dans votre cave, de prendre votre imitation de Fender ou Gibson, et de jouer ce que vous venez d'entendre, car ça paraît à portée, et il y a un résultat à la clé... Mais ce sont des chansons avec faille incluse, malaise au détour des mots : oubliez la pop et l'eau de rose, choisissez une lotion contre les démangeaisons !
Derrière le rite se cache la magie, fût-elle noire, et malgré les dénégations ultérieures des officiants. Lou Reed, grand communiquant, manipulateur et parano a tenté souvent de réduire le mythe à la portion congrue. Pour ne pas perdre le contrôle des événements, pour rester devant... Pour nier l’œuvre collective qu'est le Velvet.
Une fois bien écouté VU, l'empreinte est faite, définitive. VU s'insinue dans vos veines. En digne héritier des trois premiers opus, cet album est revenu du classement vertical, pour ne plus nous quitter...
Sources : Supertars : Guide maniaque du Velvet Underground et de la Factory d'Andy Warhol (Les Inrockuptibles 1990) – Dictionnaire du Rock (sous la direction de M. Assayas-coll. Bouquins-Robert Laffont 2000) – liner notes de l'album VU (K. Loder 1984) – The Velvet Underground Up-Tight / Victor Bockris & Gerard Malanga / Ed. du Camion Blanc 2004.
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