dimanche 21 juillet 2013

Pour septembre, ce sera Last Exit !

Nous nous poserons la question de savoir si l’underground peut tout.... Mais il faudra attendre quelques semaines ! Pour patienter,  je peux vous dire qu'il sera question de ce groupe (deux albums) et d'une collaboration entre deux éléments de ce groupe (un troisième LP donc).


Trois vinyles dans une chronique ? La rentrée sera free !

dimanche 30 juin 2013

This is Thunder - Et le tonnerre fit vibrer l'onde vinylique...

En ces temps digitaux, la venue, inattendue, d'une galette de vinyle, de couleur blanche de surcroit, sur notre bonne vieille platine datant de 1978, constitue un évènement en soi. Fatidique question, pour beaucoup : les disques, c'était comment déjà ? 1


This Is Thunder vient de sortir un E.P. (officiellement le 28 mai 2013) : d'ordinaire il est ici question de disques qui trainent depuis longtemps sur mes rayonnages . Mais il est bon de sortir de ses habitudes quelquefois. II s'agit donc de la première production d'un groupe actuel, composé de deux individualités aux parcours peu banals, Nopse (pour notre hexagone) et Jen Schande ( pour San Francisco -un pays en soi- ) : l'association des samples et de la distorsion, pour user d'un raccourci, et pour un résultat n'ayant rien à voir, à première écoute, avec les domaines de prédilection de chacun.

En effet, Nopse fait plutôt dans le son trituré, mixé, malaxé et mis en rythme façon noise/indus (mais cette description n'épuise pas le sujet) et Jen Schande est de son côté fiancée aux guitares avec distorsion, mais dotées d'une âme, comme sa biographie nous le prouve. 2
 
Dans This is Thunder, arpèges et voix se mêlent agréablement (pour the Arc of the Shot qui ouvre la face A), laissant une impression douce-amère, bientôt laminée par le deuxième titre -Shoot the Moon-, dans lequel la rythmique s'incarne en basse/batterie/guitare bien saturée offrant une autoroute pour la voix de Jen Schande, laquelle scande les mots d'une noirâtre comptine électrique, le tout enrobé de diverses textures sonores, distorsion, échos, le riff de base ne vous lâchant pas, jusqu'au refrain, ponctué d'after-beats métronomiques, la voix de Nopse intervenant enfin et... break ! Quelques notes et reprise du riff. En un peu plus de trois minutes l'affaire est entendue : This is Thunder a digéré pas mal d'influences -des années 90 et d'avant- pour ériger ce wall of sound !

Mais le meilleur, pour moi, est à venir : Please Find me en ouverture de la face B : cette chanson dégage une atmosphère double, aérienne et délétère, une odeur de terre après la pluie, un blues qui ne veut pas dire son nom, mais qui pointe le bout de son nez quand même, dans le tapis de distorsion mixé en fond, derrière la guitare acoustique... Même si le thème récurrent distillé aux synthés voudrait nous faire croire à la légèreté du temps qui passe... Humming, le dernier titre du E.P., vient confirmer nos impressions : l'atmosphère intimiste se révèle vénéneuse, la trouble fée du Rock'n'roll est à coup sûr venue jeter ses sorts dans le coin ! 3


Quand on sait que le E.P. de This is Thunder est né de rencontres en temps limité, d'idées mises au point sous contraintes géographiques et spatiales, on est séduit par le résultat, qui sait nous donner à la fois de l'espace et de la matière, là où auparavant il n'y avait que des esquisses.... Que dire pour terminer ? Voilà un disque pour être émerveillé et rester lucide aussi. Avec This is Thunder, j'apprécie cette petite pointe de mélancolie qui n'exclut pas la lumière, et nous attendons évidemment la suite !


Shoot the Moon

1 - En fait, pour être juste, Macario, corde vocale des Stanley Kubi, m'a offert le 33t de son groupe en 2008, mais c'est une histoire dont je reparlerai, et c'était tout pour ce début de 21e siècle. Et voilà que Nopse m'offre ce très beau 10" en vinyle blanc...

2 – Ainsi, Jen Schande a joué dans les groupes suivants : Boyskoot, Shove, Schande. En 2012, elle a sorti un LP titré « 19 / Songs for and inspired by Valencia chapter 19 ». Elle officie également comme D.J. à « El Rio » San Francisco. Il est permis, et conseillé,  de prêter une oreille attentive à tout ceci...

3 - Oui, je sais, les fées... Le Rock'n'roll... C'est en raison de la BD de Frank Margerin peut-être...

dimanche 23 juin 2013

Les rois du Rock






(…) L’idée d’évoquer notre désormais lointaine jeunesse m’est venue tout d’abord à la lecture d’articles ou d’ouvrages commis par d’anciens punks peroxydés, qui se présentaient comme de terribles activistes préparant la révolution, du fond de leur squat, armés d’une boite à rythmes et d’une guitare saturée. Puis à la vision de documentaires exsudant la testostérone et relatant les faits d’armes des preux défenseurs de l’Occident, des intrépides antifas ou des chasseurs de skins qui s’affrontèrent tout au long des années 1980. Je ne me suis pas reconnu dans de tels récits. Bien sûr, tout cela a existé. L’essor de ce qu’on a appelé le rock alternatif transformé des pans entiers de notre belle jeunesse en petits agités, et les plus déterminés d’entre eux se sont organisés pour contrecarrer l’hégémonie de skinheads fafs bien organisés eux aussi et passablement brutaux. De grandes violences se produisirent et se répétèrent. Sauf que la jeunesse qui emmerdait le Front national porte aujourd’hui des lunettes Afflelou et que le FN n’a pas reculé d’un pouce, bien au contraire.

Il me semble que ce qui fédérait réellement la plupart des garçons et des filles que je côtoyais alors, c’était une identique volonté de retarder le plus possible notre entrée dans le salariat, ou de l’oublier pour ceux qui avaient eu la malchance de se laisser prendre, de n’en faire qu’une parenthèse, certes longue, désagréable et chiante, d’une vraie vie qui se déroulait ailleurs, dans la rue, les bars, les concerts ou devant un tourne-disque. Mettre de la graisse dans ses cheveux, se réunir pour écouter ou jouer School Days de Chuck Berry, refuser de courir après les nouveaux hochets que nous proposait sans cesse le système et lui préférer nos vieux vinyles, c’était déjà une position éminemment politique, pas besoin de paroles engagées. D’ailleurs, aujourd’hui, les enregistrements des punks décolorés qui à l’époque méprisaient ces « revivalistes » de rockers sont généralement ringards et infatués, tandis que Gene Vincent ou Johnny Cash conservent toute leur fraicheur et sont indémodables. Cet amour du rock’n’roll ainsi qu’un socle scolaire commun minimal permettait à des jeunes de classes et d’origine différentes de se côtoyer et de s’apprécier. J’ai constaté, il y a déjà plus de quinze ans, qu’il est beaucoup plus difficile d’avoir un langage commun avec un garçon qui joue à un jeu électronique dans lequel il bute des Allemands dans un bunker, tout en ignorant si De Gaulle a vécu avant ou après Vercingétorix. C’est pourquoi je considère, aujourd’hui, que lutter efficacement contre les fascismes, c’est avant tout combattre l’ignorance. C’est un travail éducatif quotidien et patient, plus que n’importe quelle posture belliqueuse, qui fera reculer la bête immonde. (…)

Les rois du rock – Pelletier, Thierry – Éditions Libertalia - extrait pp. 147-149

samedi 1 juin 2013

Napalm Death : experts en solution auditive


Voici un groupe qui a créé un genre, avec les 28 titres de son premier album : le « grindcore », ou la manière de tronçonner, hacher menu, pulvériser, le son, les accords, la voix et le rythme. De l'émincé auditif radical. Chaque être humain devrait s'en écouter quelques micro-chapitres, en se levant le matin, de façon à savoir pourquoi il va se battre dans la journée. Cette cure n'est pas complexe à mettre en œuvre : les morceaux de Napalm Death, à leurs débuts, durent en général une trentaine de secondes. De l'acupuncture pour trompe d'Eustache. Voir l'album « Scum » ou les Peel Sessions pour ceci.

 
L'évolution en la matière passe par le perfectionnement du son : par là, il faut comprendre que les albums de Napalm Death bénéficient désormais d'une production plus métal que punk : mais les musiciens ne tombent pas pour autant dans une facilité qui dessert souvent les produits du genre. Les successions de riffs s'agencent, ne se répètent pas toujours, évitent les alternances classiques couplet-refrain-couplet, s'autorisent des digressions, veulent l'intelligence, plutôt que la radicalité vaine.

Les textes sont ciselés : très rarement y apparaissent les « four letter words » par lesquels le rock scandalise le réactionnaire(1). Napalm Death essaye de trouver les mégatonnes langagières dans les recoins de l'idiome. Un exemple d'une de leurs dernières interventions aurales : "...procrastination on the empty vessel / Toil to the bone so the machines roll on / Is this vague assumption / That a call to a halt will signal our untimely end ? / To labor so rigidly / All the safe havens of natural beauty (…)"(2). Ne nous sommes plus sur le bateau ivre de Rimbaud, mais dans les tourments de la réalité d'une société folle à lier. Nous sommes attachés à cette dernière, nous somme une pièce jointe ; faisant partie de ; concourant à.
 
Le maxi 6 titres Mentally Murdered (sorti en 1989 sur Earache Records) est assez remarquable, quoique clairement métal, lorgnant vers le Death !(3) 

Napalm Death y comprend encore trois membres quasi-historiques : Bill Steer à la guitare (parti dans Carcass) ; Lee Dorrian à la suffocation laryngale (parti fonder Cathedral) ; Mick Harris à la batterie (un des fondateurs de Napalm Death, qui créa Scorn -ambient glauque, et entre autres, participa à certains albums du saxophoniste d'avant-garde John Zorn – à ce sujet on peut penser à Painkiller) et Shane Embury, basse (toujours dans la formation actuelle).

Je vous rassure, les six morceaux de Mentally Murdered dépassent les trente secondes et sont envoyés avec maestria et sont techniquement sans faille. On peut légitimement être heureux que Napalm Death ait aussi su dépasser ce stade, pour actuellement nous proposer de nouveaux défis, de nouvelles rages, comme sur Utilitarian (2012), leur dernier opus à ce jour !

Et, si je peux me permettre un conseil, Mentally Murdered se doit d’être écouté en vinyl : CD ou autres formats numériques sont nettement moins « chauds » et tournent au grésillement mixé dans les médiums...

1- Si l'on excepte bien sûr leur reprise de « Nazi punks fuck off ! » des Dead Kennedys.

2- Paroles extraite de « Procrastination on the empty vessel », album « Time waits for no slave », 2009. Décernerons-nous un label éducatif à Napalm Death ? Le problème, mis en évidence par le sociologue F. Dubet ( in « les lycéens » Seuil, 1991 ) est que la culture « de l'extérieur de l'école », dès qu'elle est admise à l'intérieur du système éducatif, ne passionnera certainement pas ceux qui y transitent !

3- Sur le dos de la pochette, ils sont deux à arborer le T-shirt de Morbid Angel, une manière de référence, une manière de révérence...

Sources : Dictionnaire du rock (SLD M. Assayas) / Vu le groupe en live ! / Et leurs albums moult fois écoutés ! 


Rise above - Morceau 1 de la face A du maxi 12"

mercredi 1 mai 2013

Salad Days : en nos vertes années...

Mangez des salades ! En 1985 sort le dernier 45t de Minor Threat.

Minor Threat, le groupe de Washington D.C. qui, avec ses morceaux « Straight edge » et « Out of step » remit en vigueur la règle de Saint Benoit chez quelques punks-hardcore américains, option qui fit florès également sous nos latitudes, nous gratifie ici d'un brûlot partant d'une intro en harmoniques et basculant ensuite dans un excellent rythme enlevé, et un hardcore mélodique des familles, lequel mérite de figurer parmi les meilleurs hymnes punks des années 80, rien que ça, si, si!


Brian Baker mouline les notes à la basse, Jeff Nelson hache le temps, Tom Lyle envoie les flèches distordues et Ian Mc Kaye s'occupe de la corde vocale : « Salad days » 1 ! Le texte de la chanson ? Un peu d'ironie, un peu de moquerie, sur le fait de grandir (ce qui est assez compliqué dans le monde du rock). Trois titres sur ce EP, enregistré en 1983 : en plus de Salad days, on trouvera un morceau mid-tempo « Stumped », assez anecdotique, ainsi qu'une bonne reprise des Standells (Sometimes good guys don't wear white).

Entre 1979 et 1983, ils ont grandi ! Ils ont acquis une conscience, fondant leur label, Dischord Records, organisant leur distribution, gardant une honnêteté foncière, par rapport à l'affairisme du monde musical, promouvant végétarisme et action politique... Pour Ian Mc Kaye, les fées se sont concertées au-dessus du berceau... Et par ailleurs, Brian Baker officie dans Bad Religion et Dag Nasty, groupes également fondateurs !

Cela fait plus de trente ans que le label Dischord fait exception dans l'univers impitoyable des labels de disques, distribuant tranquillement, simplement, le rock hardcore et expérimental de Washington D.C. et ses environs. Jeter un coup d’œil sur leur catalogue, via leur site, est roboratif : pas de visuels outranciers, de marketing fumeux, d'emphase pourtant typique dans le milieu.

Trois harmoniques jouées à la basse, et c'est le frisson : la musique de l'instant, un instant qui vous correspond, se grave dans un pur vinyl noir, et ne vous lâchera plus !



1 - Your "Salad days" are the period in your life when you are young and inexperienced (in Collins Cobuild english language dictionary)

lundi 1 avril 2013

The Minutemen – Double Nickels on the Dime (deux pièces de cinq sur le zinc)



Trois potes de San Pedro (Cal. ; U.S.A.) : D. Boon (guitare, chant), Mike Watt (basse, chant), George Hurley (batterie). D'abord le nom. The Minutemen : se voulant fidèles au groupe anglais Wire(1), ils composaient, lors de leurs débuts, des chansons dépassant rarement la minute.

Mais cette référence au punk arty des britanniques n'était pas leur seul bagage. Alors que beaucoup des groupes de Los Angeles et Hollywood apprenaient sur le tas leurs accords définitifs, destinés à river son clou au vieux monde, les trois Minutemen, savaient jouer, et colportaient aussi de bien belles références au passé (que les jeunes punks pouvaient qualifier de dinosauresques, à savoir : Creedence Clearwater Revival, Fleetwood Mac, Blue Oyster Cult, entre autres).

Cependant, au contact de Black Flag, les excités novateurs, rebelles et infréquentables de L.A., ils comprennent vite que les années 70 sont terminées, et qu'il est temps de passer à autre chose. Ayant saisi l'idiome punk au vol, ils conçoivent leur musique non comme une une redite, mais plutôt comme une potion rock éclectique, à base de rythmique efficace et mercenaire, et de guitare incisive, hachant ses accords funk/punk, doublés de soli, sur lesquels on ne crache plus.

Se rajoutent à la texture sonore des paroles faisant preuve d'une conscience socio-politique qui dépasse les problèmes de la pré-adolescence, souvent chantés par D. Boon, en un mélange de rage et de vulnérabilité. On obtient ainsi une antithèse de la musique punk, que les Minutemen joueront pour les punks ! L'osmose se fait chez SST, le label de Black Flag. Les Minutemen y publieront pas moins de 4 albums, et 7 EP, sans compter les participations de rigueur à diverses compilations et une collaboration avec Black Flag (Minuteflag (2) ).
Double Nickels on the Dime : le double album où le talent des Minutemen est exposé, détaillé, gravé, en 45 chansons et autres coquecigrues, demeure une œuvre majeure des années 80. On peut y puiser, en fonction de l'humeur du moment, ce que l'on souhaite comme animation musicale pour ses neurones : l'absurdité journalière, la pesanteur sociale, l'humour, l'introspection, l'Histoire des États-Unis, la protestation libertaire... D'ailleurs, c'est cette dernière qui retint mon attention, il y a bien longtemps désormais, quand D. Boon, le chanteur/guitariste déclamait sur la chanson « Shit from an old Notebook » : «Let the products sell themselves, fuck advertising and commercial psychology (…) ».

Ironie de l'histoire : D. Boon a perdu la vie le 24 décembre 1985, dans un accident de voiture, alors que le titre du double album faisait référence à une vitesse limite sur autoroute... (3) Autre ironie, mais ça arrive dans le monde du rock : le titre « Corona » servira de thème à la série de télé-réalité américaine « Jackass », un genre de production à mille lieues de l'éthique des Minutemen, on s'en doute !
 
1 – Wire, qui dans son premier album « Pink Flag », avait aligné 21 morceaux, dont le remarquable « Field Day for the Sundays » que je me rappelle avoir chronométré à 27 secondes ! L'influence de Wire vaut pour les morceaux courts. Après, pour le côté funk nerveux et transistorisé, doublé de paroles ancrées dans le réel, on peut penser à des groupes tels que : Pop Group, Gang of Four, Scritti Politti et autres fleurons de la New Wave anglaise.

2 – Il avait été décidé que ce E.P. sortirai lorsqu'au moins l'un des deux groupes se serait dissous. Étrange, non ?

3 – Ce n'était pas lui qui conduisait... Les circonstances de l'accident n'avaient rien à voir avec la vitesse. Sa disparition signera aussi la désagrégation du label SST, concrétisée par le départ des Hüsker Dü vers une major du disque et la dissolution de Black Flag. Les Minutemen seraient certainement devenus importants dans le paysage musical, sans les limiter au punk-hardcore d'ailleurs. Le bassiste Mike Watt poursuit depuis une trajectoire en solo, ou en association avec d'autres musiciens. Il est resté cohérent avec l'esprit des Minutemen et perpétue le souvenir de son ami D. Boon.

Sources : American hardcore, a tribal history – S. Blush (Feral House 2001) ; la page Wikipedia (en anglais) sur les Minutemen (correctement sourcée) ; Dictionnaire du rock - Sous la direction de M. Assayas (R. Laffont – 2000)

 Vous n'y échapperez pas ! Voici Corona, le titre le plus
connu des Minutemen, à leur corps défendant en quelque
sorte : mais cette vidéo permet de voir la dextérité de D. Boon
à la guitare, la cohérence de la rythmique de Mike Watt et
George Hurley. Un vrai moment d'émotion : ils étaient grands et
pourtant simples ! Il n'est pas trop tard pour les apprécier !

 Et puis "The glory of man" archétype du punk-funk
et archétypal du groupe : dansez, maintenant !

R.I.P.  D. Boon

vendredi 1 mars 2013

Kicks Joy Darkness - Plaisir, joie, noirceur... Kerouac

 
Exception à la théorie de vinyles dont je vous ai entretenu au fil des mois : voici un disque compact, sorti en 1997, dans cette fin de XXe siècle où ce genre d'objet semblait avoir quelque avenir. (1) Il s'agit d'un spoken word & music album dans lequel une flopée d'artistes (et pas uniquement des musiciens !) rendent un hommage à Jack Kerouac. 1957-1997 : les quarante ans de la sortie du mondialement célèbre « On the road ».

Mais de « Sur la route », il n'est point question ici. Le format est celui du poème, du texte déclamé ou susurré. Pas beaucoup de rock, même si on note la présence de Steven Tyler (Aerosmith), Joe Strummer (Clash et autres -et pour sa part, il a le privilège de poser quelques accords sur la voix enregistrée de Kerouac !), Patti Smith, Lenny Kaye, Thurston Moore, Lee Ranaldo, Mark Sandman (Morphine), Jeff Buckley, Eddie Vedder, John Cale, Warren Zevon et Johnny Depp... Effectivement, il faut faire avec : Kerouac et le rock, ça fait deux. Donc, cette distribution prend ses distances avec son idiome habituel...

Sa musique, c'était le jazz, et on comprend, si l'on a quelque attention pour l'histoire du Rock'n'Roll, que ce dernier ait été perçu par lui comme une tocade sans grand intérêt, un bref engouement d'une partie de la jeunesse américaine, un courant musical vite transformé en machine à dollar pour auditeurs formatés et consentants. (2)

Pour parler rock, il est évident que le morceau « Skid row wine » est celui qui dépote le plus dans cet album : la voix trainante de Maggie Estep injecte le blues intégral, la pesanteur de l'existence qui a toujours imprégné Kerouac, (3) sous la peau de l'auditeur. La musique est rude, parsemée d'éclats tranchants, la saturation plaintive, titubante, glissante comme la chaussée pour l'ivrogne... Le riff pleure et... Bon, Kerouac n'aurait pas aimé ça. Mais peu importe, il n'aimait pas avoir le rôle de directeur de conscience.

Que retenir de Kicks Joy Darkness ? Une belle collection de textes, peu connus, voire inédits (America's new trinity of love : Dean, Brando, Presley où il est question plutôt des deux premiers que du dernier d'ailleurs...), des poèmes qui sortent de l'ordinaire, et des voix de contemporains de Kerouac (Ginsberg, Ferlinghetti, Burroughs), des voix de fantômes aussi (Hunter S. Thompson totalement foutraque, stentor nourri au mélange cigarette/whisky, sans compter le reste !), des notes de musique, certes, du folk, du blues, de l'ambiance sonique (le torrent électrique d'Inger Lorre)... Une atmosphère qui oscille suivant la trinité du titre : morsure du plaisir, illumination de la joie, et grands aplats de noirceur...

Bon. Il est temps de boire un coup. « Sittin and drinkin wine / And in railyards being divine » Jack Kerouac – tiré de « Pomes all size »
 ...and in railyards being divine !

1 - Les entreprises du disque s'étaient débarrassées du vinyl comme d'une séquelle du passé. Mais leur rond de plastique substitutif a subi une Bérézina sans nom, dans leur acharnement gestionnaire à ne pas voir le numérique saper leur rente, laquelle, pensaient-ils, était censée durer aussi longtemps que l'âge Jurassique (au moins !). Tout le monde peut assister aux contorsions pathétiques de ces mastodontes qui déplorent l'agonie de leur poule aux œufs d'or. Rappelons que ces sociétés philanthropiques ont allègrement entubés tous les amateurs de musique, parant le disque compact de toutes les vertus (augmentation du temps de stockage, inaltérabilité, pureté du son...) alors qu'ils tapaient dans leurs catalogues, sans investir un centime, ressortant des œuvres sans les remixer, s'abstenant d'offrir quoi que ce soit de plus, tant au point de vue des pochettes que des morceaux additionnels, le tout à un prix soigneusement étudié pour tondre au maximum le consommateur, presque sommé de refaire toute sa discothèque, afin de passer du ténébreux âge du disque noir à celui du disque novateur. Quelle blague ! L'intérêt des artistes ? Autre blague ! Tout le monde peut trouver maintenant les chiffres dans le labyrinthe réticulaire : les ventes de disques ne profitent qu'aux entreprises discographiques !

2 - Les jeunes s'investissent et investissent dans un mode d'expression, lequel est récupéré par l'industrie, qui formate la rébellion en retour, sous forme d'items commercialisables. L'industrie ? Pas besoin de transnationales de nos jours : un individu suffisamment âpre au gain suffira. Comme disait l'autre, puisque la société te met en demeure de devenir ton propre patron, ton efficient auto-gestionnaire, on récupère désormais à tous les niveaux : pourquoi diable ne laisse-t-on pas les « produits » se vendre tous seuls ? On y reviendra dans un prochain texte, où il sera question du groupe américain « The Minutemen ».

3 – Quand on lit « Les anges vagabonds » -Desolation angels- on est loin de la béatitude de « Sur la route ». Lorsque Jack Kerouac perçoit les limites du bouddhisme.


Je vous laisse avec l'interprétation de "Skid Row Wine"
par Maggie Estep & the Spitters