De vieux vinyles en mode punk, HC, et autres qui méritent quelques mots.
Des textes qui méritent citation.
Pour une méritocratie affective, somme toute...
Mangez
des salades ! En 1985 sort le dernier 45t de Minor Threat.
Minor
Threat,le
groupe de Washington D.C. qui, avec ses morceaux « Straight
edge » et « Out of step »
remit en vigueur la règle de Saint Benoit chez quelques
punks-hardcore américains, option qui fit florès également sous
nos latitudes, nous gratifie ici d'un brûlot partant d'une intro en
harmoniques et basculant ensuite dans un excellent rythme enlevé,
et un hardcore mélodique des familles, lequel mérite de figurer
parmi les meilleurs hymnes punks des années 80, rien que ça, si,
si!
Brian
Baker mouline les notes à la basse, Jeff Nelson hache le temps, Tom
Lyle envoie les flèches distordues et Ian Mc Kaye s'occupe de la
corde vocale : « Salad days » 1!
Le texte de la chanson ? Un peu d'ironie, un peu de moquerie,
sur le fait de grandir (ce qui est assez compliqué dans le monde du
rock). Trois titres sur ce EP, enregistré en 1983 : en plus de
Salad days, on trouvera un morceau mid-tempo
« Stumped », assez anecdotique, ainsi qu'une bonne
reprise des Standells (Sometimes good guys don't wear
white).
Entre
1979 et 1983, ils ont grandi ! Ils ont acquis une conscience,
fondant leur label, Dischord Records, organisant leur
distribution, gardant une honnêteté foncière, par rapport à
l'affairisme du monde musical, promouvant végétarisme et action
politique... Pour Ian Mc Kaye,
les fées se sont concertées au-dessus du berceau... Et par
ailleurs, Brian Baker officie dans Bad Religion et Dag
Nasty, groupes également
fondateurs !
Cela
fait plus de trente ans que le label Dischord
fait exception dans l'univers impitoyable des labels de disques,
distribuant tranquillement, simplement, le rock hardcore et
expérimental de Washington D.C.
et ses environs. Jeter un coup d’œil sur leur catalogue, via leur
site, est roboratif : pas de visuels outranciers, de marketing
fumeux, d'emphase pourtant typique dans le milieu.
Trois harmoniques jouées à la
basse, et c'est le frisson : la musique de l'instant, un instant
qui vous correspond, se grave dans un pur vinyl noir, et ne vous
lâchera plus !
1 - Your
"Salad days"
are the period in your life when you are young and inexperienced (in
Collins Cobuild english language
dictionary)
Trois potes de San Pedro (Cal. ; U.S.A.) :
D. Boon (guitare, chant), Mike Watt (basse, chant),
George Hurley (batterie). D'abord le nom. The
Minutemen : se voulant fidèles au groupe anglais
Wire(1), ils composaient, lors de
leurs débuts, des chansons dépassant rarement la minute.
Mais cette référence au punk
arty des britanniques n'était pas leur seul bagage. Alors que
beaucoup des groupes de Los Angeles et Hollywood apprenaient sur le
tas leurs accords définitifs, destinés à river son clou au vieux
monde, les trois Minutemen, savaient jouer, et
colportaient aussi de bien belles références au passé (que les
jeunes punks pouvaient qualifier de dinosauresques, à
savoir : Creedence Clearwater Revival, Fleetwood Mac, Blue
Oyster Cult, entre autres).
Cependant, au contact de Black
Flag, les excités novateurs, rebelles et infréquentables de
L.A., ils comprennent vite que les années 70 sont terminées, et
qu'il est temps de passer à autre chose. Ayant saisi l'idiome punk
au vol, ils conçoivent leur musique non comme une une redite, mais
plutôt comme une potion rock éclectique, à base de rythmique
efficace et mercenaire, et de guitare incisive, hachant ses accords
funk/punk, doublés de soli, sur lesquels on ne crache plus.
Se rajoutent à la texture
sonore des paroles faisant preuve d'une conscience socio-politique qui
dépasse les problèmes de la pré-adolescence, souvent chantés par
D. Boon, en un mélange de rage et de vulnérabilité. On
obtient ainsi une antithèse de la musique punk, que les Minutemen
joueront pour les punks ! L'osmose se fait chez SST, le label de
Black Flag. Les Minutemen y publieront pas moins
de 4 albums, et 7 EP, sans compter les participations de rigueur à
diverses compilations et une collaboration avec Black Flag
(Minuteflag (2) ).
Double Nickels on the
Dime : le double album où le talent des Minutemen
est exposé, détaillé, gravé, en 45 chansons et autres
coquecigrues, demeure une œuvre majeure des années 80. On peut y
puiser, en fonction de l'humeur du moment, ce que l'on souhaite comme
animation musicale pour ses neurones : l'absurdité journalière,
la pesanteur sociale, l'humour, l'introspection, l'Histoire des
États-Unis, la protestation libertaire... D'ailleurs, c'est cette
dernière qui retint mon attention, il y a bien longtemps désormais,
quand D. Boon, le chanteur/guitariste déclamait sur la
chanson « Shit from an old Notebook » : «Let the products sell
themselves, fuck advertising and commercial psychology (…) ».
Ironie de l'histoire : D.
Boon a perdu la vie le 24 décembre 1985, dans un accident de
voiture, alors que le titre du double album faisait référence à
une vitesse limite sur autoroute... (3) Autre ironie, mais
ça arrive dans le monde du rock : le titre « Corona »
servira de thème à la série de télé-réalité américaine
« Jackass », un genre de production à mille
lieues de l'éthique des Minutemen, on s'en doute !
1 –Wire, qui
dans son premier album « Pink
Flag », avait
aligné 21 morceaux, dont le remarquable « Field
Day for the Sundays »
que je me rappelle avoir chronométré à 27 secondes ! L'influence
de Wire
vaut pour les morceaux courts. Après, pour le côté funk nerveux
et transistorisé, doublé de paroles ancrées dans le réel, on peut
penser à des groupes tels que : Pop
Group,Gang
of Four, Scritti Politti
et autres fleurons de la New Wave anglaise.
2 – Il
avait été décidé que ce E.P. sortirai lorsqu'au moins l'un des
deux groupes se serait dissous. Étrange, non ?
3 – Ce
n'était pas lui qui conduisait... Les circonstances de l'accident
n'avaient rien à voir avec la vitesse. Sa disparition signera aussi
la désagrégation du label SST, concrétisée par le départ des
Hüsker Dü
vers une major du disque et la dissolution de Black
Flag. Les Minutemen
seraient certainement devenus importants dans le paysage musical,
sans les limiter au punk-hardcore d'ailleurs. Le bassiste Mike
Watt poursuit depuis
une trajectoire en solo, ou en association avec d'autres musiciens.
Il est resté cohérent avec l'esprit des Minutemen
et perpétue le souvenir de son ami D.
Boon.
Sources :
American
hardcore, a tribal history
– S. Blush (Feral House 2001) ; la page Wikipedia
(en anglais) sur les Minutemen
(correctement sourcée) ; Dictionnaire
du rock - Sous
la direction de M.
Assayas
(R. Laffont – 2000)
Vous n'y échapperez pas ! Voici Corona, le titre le plus
connu des Minutemen, à leur corps défendant en quelque
sorte : mais cette vidéo permet de voir la dextérité de D. Boon
à la guitare, la cohérence de la rythmique de Mike Watt et
George Hurley. Un vrai moment d'émotion : ils étaient grands et
pourtant simples ! Il n'est pas trop tard pour les apprécier !
Et puis "The glory of man" archétype du punk-funk
et archétypal du groupe : dansez, maintenant !
R.I.P. D. Boon
vendredi 1 mars 2013
Kicks
Joy Darkness - Plaisir, joie, noirceur... Kerouac
Exception
à la théorie de vinyles dont je vous ai entretenu au fil des mois :
voici un disque compact, sorti en 1997, dans cette fin de XXe
siècle où ce genre d'objet semblait avoir quelque avenir. (1)
Il s'agit d'un spoken word & music album dans lequel une
flopée d'artistes (et pas uniquement des musiciens !) rendent un
hommage à Jack Kerouac. 1957-1997 : les quarante ans de la
sortie du mondialement célèbre « On the road ».
Mais
de « Sur la route », il n'est point question ici. Le
format est celui du poème, du texte déclamé ou susurré. Pas
beaucoup de rock, même si on note la présence de Steven
Tyler (Aerosmith), Joe Strummer (Clash et
autres -et
pour sa part, il a le privilège de poser quelques accords sur la
voix enregistrée de Kerouac !), Patti Smith, Lenny
Kaye,Thurston Moore, Lee Ranaldo, Mark Sandman
(Morphine), Jeff
Buckley, Eddie Vedder, John Cale, Warren Zevon et
Johnny Depp... Effectivement, il faut faire avec : Kerouac
et le rock, ça fait deux. Donc, cette distribution prend ses
distances avec son idiome habituel...
Sa
musique, c'était le jazz, et on comprend, si l'on a quelque
attention pour l'histoire du Rock'n'Roll, que
ce dernier ait été perçu par lui comme une tocade sans grand
intérêt, un bref engouement d'une partie de la jeunesse américaine,
un courant musical vite transformé en machine à dollar pour
auditeurs formatés et consentants. (2)
Pour
parler rock, il est évident que le morceau « Skid
row wine » est celui qui
dépote le plus dans cet album : la voix trainante de Maggie
Estep injecte le blues intégral,
la pesanteur de l'existence qui a toujours imprégné Kerouac, (3) sousla peau de l'auditeur. La musique est rude, parsemée d'éclats
tranchants, la saturation plaintive, titubante, glissante comme la
chaussée pour l'ivrogne... Le riff pleure et... Bon, Kerouac
n'aurait pas aimé ça. Mais peu importe, il n'aimait pas avoir le
rôle de directeur de conscience.
Que
retenir de Kicks Joy Darkness ?
Une belle collection de textes, peu connus, voire inédits (America's new
trinity of love : Dean, Brando, Presley où
il est question plutôt des deux premiers que du dernier
d'ailleurs...),des
poèmes qui sortent de l'ordinaire, et des voix de contemporains de
Kerouac (Ginsberg, Ferlinghetti, Burroughs),
des voix de fantômes aussi (Hunter S. Thompson totalement
foutraque, stentor nourri au mélange cigarette/whisky, sans compter
le reste !), des notes de musique, certes, du folk, du blues, de
l'ambiance sonique (le torrent électrique d'Inger
Lorre)...
Une atmosphère qui oscille suivant la trinité du titre :
morsure du plaisir, illumination de la joie, et grands aplats de
noirceur...
Bon.
Il est temps de boire un coup. « Sittin
and drinkin wine / And in railyards being divine »
Jack Kerouac – tiré de « Pomes
all size »
...and in railyards being divine !
1
- Les entreprises du disque s'étaient débarrassées du
vinyl comme d'une séquelle du passé. Mais leur rond de plastique
substitutif a subi une Bérézina sans nom, dans leur acharnement
gestionnaire à ne pas voir le numérique saper leur rente, laquelle,
pensaient-ils, était censée durer aussi longtemps que l'âge
Jurassique (au moins !). Tout le monde peut assister aux contorsions
pathétiques de ces mastodontes qui déplorent l'agonie de leur poule
aux œufs d'or. Rappelons que ces sociétés philanthropiques ont
allègrement entubés tous les amateurs de musique, parant le disque
compact de toutes les vertus (augmentation du temps de stockage,
inaltérabilité, pureté du son...) alors qu'ils tapaient dans
leurs catalogues, sans investir un centime, ressortant des œuvres
sans les remixer, s'abstenant d'offrir quoi que ce soit de plus, tant
au point de vue des pochettes que des morceaux additionnels, le tout
à un prix soigneusement étudié pour tondre au maximum le
consommateur, presque sommé de refaire toute sa discothèque, afin
de passer du ténébreux âge du disque noir à celui du disque
novateur. Quelle blague ! L'intérêt des artistes ? Autre
blague ! Tout le monde peut trouver maintenant les chiffres dans
le labyrinthe réticulaire : les ventes de disques ne profitent
qu'aux entreprises discographiques !
2
- Les jeunes s'investissent et investissent dans un mode
d'expression, lequel est récupéré par l'industrie, qui formate la
rébellion en retour, sous forme d'items commercialisables.
L'industrie ? Pas besoin de transnationales de nos jours :
un individu suffisamment âpre au gain suffira. Comme disait l'autre,
puisque la société te met en demeure de devenir ton propre patron,
ton efficient auto-gestionnaire, on récupère désormais à tous
les niveaux : pourquoi diable ne laisse-t-on pas les
« produits » se vendre tous seuls ? On y reviendra
dans un prochain texte, où il sera question du groupe américain
« The Minutemen ».
3
– Quand on lit « Les anges vagabonds »
-Desolation angels- on
est loin de la béatitude de « Sur la route ». Lorsque
Jack Kerouac perçoit les limites du bouddhisme.
Je vous laisse avec l'interprétation de "Skid Row Wine"
Ayant déjà dit tout le bien
que je pense de l'opus du Géant Vert -post précédent- je
n'insisterai pas sur la chronique qu'il rédige sur le premier 45
tours des Dead Kennedys(California über
alles), ce groupe « essentiel et scandaleux » (1)dont la carrière s'échelonna de 1978 à 1986, en 4 albums, plus
une flopée d'autres galettes.
Car d'un autre rond de vinyl il
sera ici question : celui dans lequel, faisant foin de ses
tendances politiques et idéologiques, Jello Biafra, le
légendaire chanteur des Dead Kennedys se penchera sur
un problème plutôt terre-à-terre ! Je veux bien sûr parler
du 45t « Too drunk to fuck ».
Bon, s'il faut résumer le
propos du titre, c'est « la déchéance alcoolisée d'un fêtard
lambda, dont l'imprégnation le conduit à une flaccidité qui
n'exclut aucunement les comportements erratiques en société »,
itinéraire passé au vitriol des lyrics de Biafra,
avec un riff de guitare totalement rock'n'roll garage et halluciné
(2) : une écoute et c'est l'addiction
instantanée.
Du grand art donc, comme les
DK savaient le faire en cette haute époque, avec l'aide de
Geza X à la production. Ce qui nous donne un mixage
« touffu » dans lequel on note de subtiles traces de
clavier et en définitive, ce son qui symbolise pour moi l'année
1981, et qui constituera une base pour la texture sonore de l'album
Plastic surgery disasters (1982), (bien que pour cette fois le
producteur soit Thom Wilson).
Et si je me souviens bien,
j'avais trouvé ce 45 tours à la Fnac des Halles, qui
ressemblait alors à un antre de science-fiction à la moquette
grise et usée, où différent éléments sonores se percutaient de
rayons à rayons, où le plafond ne celait point ses tuyaux de
ventilation et autre branchements électriques. Mettez là-dessus un
bon éclairage au néon... Car la lumière du jour était bannie de
cet endroit ! Rajoutez l'embouteillage de piétons... Les Halles,
c'était l'apocalypse post-nucléaire à portée de métro ! 100
% punk !
1 - Qualificatifs
entendus sur France Culture, peut-être vers 1982, dans une émission
( Nuits magnétiques ?
) qui parlait de la Côte Ouest des États-Unis
(Dead Kennedys, Target Video... ). Peut-être retrouverai-je des
traces de ceci sur un coin de K7...
2
- Mais en fait ce riff n'est pas si aisé que ça à jouer :
notes détachées et bien précises, notes étouffées, accords,
démanchés... Ils ont dû s'amuser à mettre le morceau en place !
Le petit livre que je présente
ci-après propose 80 chroniques, papiers, présentations, pensez au
terme que vous souhaitez, de 45 tours liés à l'effervescence punk,
qui secoua, si vous ne le saviez déjà, les puces du monde
occidental vers la fin des années soixante-dix.
« Blitzkrieg –
Histoire du punk en 45 tours » de Géant Vert
chez Hoëbeke est le compagnon qu'il vous faut pour l'année
2013. A raison de la lecture d'un article par tranche de quatre jours
et demi, votre lecture durera bien 365 jours, et pour les
boulimiques, ça durera une semaine, voire moins.
Dès l'introduction, nous sommes
plongés dans l'atmosphère délétère de la fin des seventies.
Ce qui me fait aimer ce bouquin, c'est déjà des phrases bien
senties par rapport à l'esthétique des carrosseries de voitures
françaises. Je me réfère à la télé : les seules vraies
voitures se trouvaient dans les feuilletons british ou américains,
et les pilotes c'étaient Starsky & Hutch, Brett
Sinclair & Danny Wilde, ou les débiles de Hazzard...
La crise était là et les
immeubles s'éteignaient le soir, et l'essence était plus vitale que
la choucroute à Strasbourg ! Le rock était plus qu'encroûté
(je vous passe le couplet sur les titres qui durent des plombes où
l'ennui atteint des sommets qu'aucun remonte-pente digne de ce nom ne
permet d'approcher). Quand au pattes d'éph' et aux cols roulé en
synthétique... « Quand je sens une odeur de patchouli, je
remplis mon chargeur. » (proverbe New Wave).
Je crois discerner dans la
parole de Géant Vert la tendance que nous avions à
extrapoler, voire amplifier et illuminer la moindre bribe
d'information que l'on pouvait grappiller sur les groupes, tendances,
disques, qui devenaient du jour au lendemain notre raison de vivre.
Actuellement, c'est pour cela que j'apprécie Internet : si on
cherche, on trouve... On vérifie aussi. Mais dans ces temps là, le
fantasme allait bon train : un entrefilet, une notule, une
dépêche, dans n'importe quel journal ou magazine, et on faisait nos
délices de peu !
Lecture de bon aloi donc, pour
qui veut se plonger dans les biographies des punks et associés, sur
la période 1976-1979. Terminons avec deux petites choses.
Une remarque, à propos de
l'émission « juke-box » de Freddy Hausser :
il me semble que c'est fin 77 qu'elle se termina sur les tubes
cathodiques d'Antenne 2 (et non pas en 1978), avec une série de
vidéos consacrées aux groupes punks et quelques prise de vues de
jeunes punks de l'époque... Je me souviens d'une phrase du genre :
« Les punks ont le plus grand respect pour leur
coiffeur... » . Je ne me souviens pas si la diffusion
d'extraits de concerts du Festival de Mont-de-Marsan a eu lieu avant
ou après cette émission, mais ça aussi ce fut magnifique !
Une photo, avec la couv' du
bouquin, une relique : le sac en plastique du (fameux) magasin
de disque « Music Box » dans lequel une vendeuse, qui
ressemblait à la bassiste des Adverts (je ne peux le garantir !), plaça le 45 tours d'Asphalt
Jungle que je venais d'acquérir (avec mes billets de 10 F. Richelieu
certainement!). Ça devait être en 1978...
Un ami proche croyait que le
disque était rayé quand il l'écouta pour la première fois. Ce
n'était que le chaos ordonné du morceau « No time ».
Cet album ? Vingt-et-un traits enflammés lancés sur les
murailles d'une société assiégée. C'est le Hardcore-punk
(HC en acronyme) chauffé dans l'Athanor nord-américain : vite,
toujours plus vite, ne s'accorder que de courts instants de répit,
reprendre les diatribes, ne pas chanter, hurler, feuler, être les
bêtes en cage qui se heurtent aux barreaux, sans espoir de les
tordre.
Millésimée 1984, la sortie du
premier LP de Die Kreuzena lieu au milieu de
l'avalanche de sorties discographiques annuelles multipliée par 50
états que comptent les E.-U., chaque district ayant son groupe de
HC, bien évidemment, ce qui ne rend pas toujours les groupes très
visibles. Pour saisir le phénomène, il faut feuilleter quelques
vieux numéros du fanzine Maximum Rock'n'roll, à la rubrique
des chroniques de disques...
Imaginez que Die Kreuzensont de Milwaukee, Wisconsin, la région des Grands
Lacs. Une région qui ne fait pas spécialement parler d'elle. Or
nous avons là un groupe qui, maniant un tempo frénétique et
fracturé, nous accommode son malaise adolescent au moyen de textes
brefs, violents et sans appel, d'une basse Rickenbacker
précise et osseuse, d'une guitare omniprésente en solo comme en
rythmique, se risquant rarement dans le mode majeur !
Une vraie catharsis musicale et
vocale, vu la façon dont l'ensemble est régurgité : le disque
s'écoute comme du live. Si on osait, et nous allons oser,
nous les comparerions aux Wire de la période Pink Flag,
avec moins d'accords majeurs, mais le même parti pris, à savoir,
caser vingt-et-un titres sur un vinyl... Ultérieurement, ils
enregistreront justement le morceau Pink Flag, qui aurait pu
faire un superbe bonus pour leur premier album.
Terminons sur une impression :
la pochette, avec ses monstres squelettiques, dans un paysage qu'on
devine être industriel et noirâtre... Elle m'a toujours fait penser
à un dessin de Franquin qui, dans son album « Idées noires »
(1981), nous croque de jurassiques grues de chantier, cliquetant et
grinçant dans la nuit. Je vous soumets les deux idées, et un
témoignage sonore frénétique et jeune des Die Kreuzen :
Dan Kubinski, Keith Brammer, Herman Egeness, Erik Tunison.
In school - 1983 -
Voici le dessin de Franquin tiré des "Idées noires"...
...et les inquiétantes créatures en pointes et os de la pochette.
Pour
faire suite au post précédent, je soumets à la sagacité des
lecteurs cette étrange couverture, qui a fait (fera) date dans la
micro-histoire de l'édition.
Certains,
je les entends déjà, diront que cela ne pouvait tomber que sur H.
P. Lovecraft : spécialiste ès-malédictions, connaisseur
hors-pair des créatures d'outre-espace donnant envie de cesser
séance tenante toute exploration martienne, expert en boites de
Pandore dont l'ouverture révèle d'horrifiques panthéons, le voilà
donc victime de la terrible et ignominieuse coquille de couverture.
Impossible
à dissimuler, portant atteinte au patronyme révéré par beaucoup,
infamante, car multipliée comme autant de rejetons de Yog-Sothoth à
la pestilentielle aura..
Voilà
l'écrivain qualifié de « Lovercraft », alors que
« lover » n'est pas le mot qui vient (spontanément) à
l'esprit lorsqu'on en aborde les écrits !
Mais
cela, tout lecteur à l'esprit affûté l'aura compris :
l'imprimeur a sans doute été trompé par quelque démon venu de
l'océan, fâché de se voir révélé au grand jour par cet étrange
homme du 19e siècle perdu au 20e.
Par-delà
le mur de l'illustration, je vous propose en suffocation musicale une
bonne dizaine de minutes en compagnie de Shub-Niggurath (le groupe
français), vous allez entendre, ils sont (étaient plus exactement)
de bonne compagnie et illustrent parfaitement les textes de H. P.
Lovecraft.