dimanche 5 janvier 2014

Quant au vieux monde, vous savez ce qu'on lui souhaite !

Car la reproduction d'un exemplaire de L'anarchie, daté du jeudi 27 décembre 1906, nous donnait quelques lignes d'un texte de Libertad qui ne se trouve pas dans le livre  Le culte de la charogne paru aux éditions Galilée en 1976...
Ce texte, le voici :

 
Ah ! Ah ! C’est le jour de l’an !
La voix claire de l’enfant et la voix cassée du vieillard entonnent la même ballade : la ballade des vœux et souhaits.
L’ouvrier à son patron, le débiteur à son créancier, le locataire à son propriétaire disent la ritournelle de la bonne et heureuse année. Le pauvre et la pauvresse s’en vont par les rues chanter la complainte de la longue vie.
Ah ! Ah ! C’est le jour de l’an !
Il faut que l’on rie ! Il faut que l’on se réjouisse. Que toutes les figures prennent un air de fête. Que toutes les lèvres laissent échapper les meilleurs souhaits. Que sur toutes les faces se dessine le rictus de la joie.
C’est le jour du mensonge officiel, de l’hypocrisie sociale, de la charité pharisienne. C’est le jour du vernis et du convenu.
Les faces s’illuminent et les maisons s’éclairent ! Et l’estomac est noir et la maison est vide. Tout est apparent, tout est façade, tout est leurre, tout est tromperie ! La main qui vous accueille est un rictus ou une grimace. Le souhait qui vous reçoit est un blasphème ou une moquerie.
Dans la curée âpre des appétits, c’est l’armistice, c’est la trêve. Dans l’âpre curée des batailles, c’est le jour de l’an.
On entend l’écho qui répète la voix du canon et qui redit le sifflet de l’usine. La mitrailleuse fume encore et encore ; la chaudière laisse échapper la vapeur. L’ambulance regorge de blessés et l’hôpital refuse des malades. L’obus a ouvert ce ventre et la machine à couper ce bras. Les crimes des mères, les pleurs des enfants font retentir à nos oreilles l’affreuse mélodie de la douleur, toujours la même.
Le drapeau blanc flotte : c’est l’armistice, c’est la trêve, pour une heure et pour un jour, les mains se tendent, les faces se sourient, les lèvres bégaient des mots d’amitié : ricanements d’hypocrisie et de mensonges.
Bonne vie à toi, propriétaire qui me jettera sur le pavé de la ville sans t’occuper du froid ou de l’averse ?
Bonne vie à toi patron qui me diminua ces jours derniers, parce que faiblissait mon corps après la dure maladie que je contractai à ton service ?
Bonne vie, bonne année à vous tous, boulangers, épiciers, débitants qui enserraient ma misère de vos péages honteux et qui tenaient commerce de chacun de mes besoins, de chacun de mes désirs.
Et bonne vie et bonne santé à tous, mâles et femelles, lâchés à travers la civilisation : bonne année à toi, ouvrier honnête, à toi, maquereau régulier, à toi, catalogué du mariage, à toi, inscrit aux livres de police, à vous tous dont chacun des gestes, chacun des pas est un geste et un pas contre ma liberté, contre mon individualité ?
Ah ! Ah ! bonne vie et bonne santé ?
Vous voulez des vœux, en voilà.
Que crève le propriétaire qui détient la place où j’étends mes membres et qui me vend l’air que je respire !
Que crève le patron qui, de longues heures, fait passer la charrue de ses exigences sur le champ de mon corps.
Que crèvent ces loups âpres à la curée qui prélèvent la dîme sur mon coucher, mon repos, mes besoins, trompant mon esprit et empoisonnant mon corps !
Que crèvent les catalogués de tous sexes avec qui les désirs humains ne se satisfont que contre promesses, fidélités, argent ou platitudes !
Que crève l’officier qui commande le meurtre et le soldat qui lui obéit ; que crève le député qui fait la loi et l’électeur qui fait le député !
Que crève le riche qui s’accapare une si large part du butin social, mais que crève surtout l’imbécile qui prépare sa pâtée.
Ah ! Ah ! C’est le jour de l’an !
Regardez autour de vous. Vous sentez plus vivant que jamais le mensonge social. Le plus simple d’entre vous devine partout l’hypocrisie gluante des rapports sociaux. Le faux apparaît à tout pas. Ce jour-là, c’est la répétition de tous les autres jours de l’an. La vie actuelle n’est faite que de mensonge et de leurre. Les hommes sont en perpétuelle bataille. Les pauvres se baladent du sourire de la concierge au rictus du bistrot et les riches de l’obséquiosité du laquais aux flatteries de la courtisane. Face glabres et masques de joie.
La caresse de la putain a comme équivalent le sourire de la femme mariée. Et la défense du maquereau est pareille à la protection de l’époux. Truquages et intérêts.
Pour que nous puissions chanter la vie, un jour, en toute vérité, il faut, disons-le bien hautement, laisser le convenu et faire un âpre souhait :
Que crève le vieux monde avec son hypocrisie, sa morale, ses préjugés qui empoisonnent l’air et empêchent de respirer.
Que les hommes décident tout à coup de dire ce qu’ils pensent. Faisons un jour de l’an où l’on ne se fera pas de vœux et de souhaits mensongers, mais où, au contraire, on videra sa pensée à la face de tous.
Ce jour-là, les hommes comprendront qu’il n’est véritablement pas possible de vivre dans une pareille atmosphère de lutte et d’antagonismes. Ils chercheront à vivre d’autre façon. Ils voudront connaître les idées, les choses et les hommes qui les empêchent de venir à plus de bonheur. La Propriété, la Patrie, les Dieux, l’Honneur courront risque d’être jetés à l’égout avec ceux qui vivent de ces puanteurs.
Et sera universel ce souhait qui semble si méchant et qui est pourtant rempli de douceur :
Que crève donc le vieux monde !

 Merci à l'honnête cambrioleur d'avoir publié ceci. *

De la nécessité d'être libertaire... Quand les perfides corsets se relâchent, profiter de l'instant...

mardi 22 octobre 2013

Bref retour vers Brötzmann & Laswell : Low Life


Comme si n'en saviez déjà pas assez sur les deux compères dont il a été question dans l'article précédent ! Voici donc un duo qui n'a rien à voir avec tous les duos qui surgirent de droite et de gauche ces dernières années, puisqu'il ne s'agit ni de rock, ni de country, ni d'électro et tutti quanti (mais ceci n'est en rien une critique, bien sûr !).

Nous avons là un travail sur le son, avec force overdubs de basse et coulées de saxophone, plaintes et grincements improvisés, le tout restant comme on l'imagine aisément (surtout en sortant d'une bonne écoute de Last Exit !) assez brut de fonderie, même si du delay s'ajoute ici ou là, en un rythme claudiquant.


 
L'intention d'un side-project comme Low Life demeure la même depuis que l'art contemporain, en musique ou ailleurs, est ce qu'il est : la musique n'a pas à être prisonnière du beau, des formalités quotidiennes et n'a pas à être au service de qui ou quoi que ce soit 1.

L'objectif pourrait être une certaine idée de la liberté, si les mots avaient encore un sens, mais le 20e siècle a terni tout ça, le verni s'est écaillé. Ici, des individus s'autorisent une sorte de production sonore libre, qui n'est pas du bruit (mais on le devine tapis derrière les impulsions des doigts et les prises de souffle, une possibilité pour l'éveil), et qui n'est pas la musique que le quidam du 21e siècle attend !
 




Il paraît évident que cette tentative restera encore bien longtemps enterrée sous la production de masse que l'on nous vend à longueur d'écrans plats 2.

Que cela ne vous empêche pas d'écouter et de découvrir que, derrière les envolées angoissantes du saxophone de Peter Brötzmann et les martèlements des cordes produits par Bill Laswell, c'est une pulsion de vie qui se cogne la tête contre les barreaux de la cage.

 
1- Mais certes, il existe un « art actuel » veule et marchand. Rattachons-nous à cette citation d'Arnold Schönberg : « My music is not lovely ». Toutes proportions gardées, Low Life n'est pas « lovely » !
2- « I'm buried deep in mass production » : pour le coup, c'est une citation tirée de l'album « The Idiot » qu'Iggy Pop sortit en 1977, avec l'aide « massive » de David Bowie...



Death Rattle : vos oreilles doivent servir à quelque chose !

jeudi 12 septembre 2013

Bref tour sur une route de fer... Last Exit – Iron Path + Cassette Recordings 1987

Que faire quand un monolithe du genre d'Iron Path arrive sur la platine ? Dans un premier temps, on peut trouver le son de cet album relativement propre (et produit ! Mais n'est-ce pas le métier de Bill Laswell ?). Bon, en mettant le volume plus fort, on peut se faire une idée de la bande de magnifiques sauvages auxquels on a affaire ! Last exit ! Dernière sortie ? Dernière chance de raccrocher les wagons au train de la liberté...


Le panorama apparaît clairement lorsque l'aiguille du tourne-disque affronte « Lines of fire » du LP Cassette Recordings ! L'improvisation prend toute la face A et après, on peut sereinement reprendre l'écoute de l'autre album.

Trois vieux briscards du jazz-free (Ronald Shannon Jackson, Sonny Sharrock, Peter Brötzmann) associés au controversé (à l'époque – années 80-90) producteur-bassiste Bill Laswell, unis pour le meilleur et pour... proposer l'apocalypse murale, torrentielle, asociale (pour certains !) de leur musique. Déboulonnage de la tonalité, liberté du souffle, vibration sourde, remixé... L'underground peut-il tout ? N'oublions pas Dolphy, Coleman, Coltrane !

Le free (jazz) ne tirera jamais sa révérence : le sax en liberté de P. Brötzmann, la guitare impulsive de Sonny Sharrock, la basse tellurique de Bill Laswell, et le magnifique jeu de batterie de Ronald Shannon Jackson, captés dans leur improvisation, jamais domptés, toujours là où on les attend le moins, laissant l'auditeur pris au filet d'une transe inattendue, ne nous quitterons plus.

Symptôme : dès que R. Shannon Jackson attaque un rythme quelque peu « droit », les spectateurs manifestent, reprennent leur respiration, sifflent leur admiration. Puis le maelström reprend, et, logiquement, tout le monde est de nouveau collé au fauteuil !

Un blues venu du tréfonds des amplis peut surgir nous apostropher (Line of Fire, Big Boss Man). Des nappes de son peuvent nous envelopper et se résoudre en interpellation dictée par une batterie foisonnante (Prayer). Contrepied intéressant, le titre Iron Path s’avère plus méditatif ! Les morceaux de l'album Iron Path recèlent ainsi des trésors qu'il faut aller dénicher (clameurs et pépiements d'oiseaux sur The Fire Drum, qui par ailleurs se révèle être un blues épais comme le limon d'un grand fleuve !). Cependant, je ne vous détaillerai pas l'ensemble de l’œuvre... Car maintenant c'est à vous d'effectuer un grand pas vers un univers libre ! Ouvrez vos oreilles, laissez-vous gagner par l'exigence, rendez hommage au grand guitariste qu'était Sonny Sharrock : écoutez Last Exit !
 

 Un lien vers l'album Iron Path, mais les prestations scéniques
sont aussi à découvrir !


Et le troisième album, évoqué en juillet, direz-vous ? Bon, d'ici la fin du mois, vous verrez ce que peut la technique de Bill Laswell, alliée au saxophone vintage de Peter Brötzmann !


dimanche 21 juillet 2013

Pour septembre, ce sera Last Exit !

Nous nous poserons la question de savoir si l’underground peut tout.... Mais il faudra attendre quelques semaines ! Pour patienter,  je peux vous dire qu'il sera question de ce groupe (deux albums) et d'une collaboration entre deux éléments de ce groupe (un troisième LP donc).


Trois vinyles dans une chronique ? La rentrée sera free !

dimanche 30 juin 2013

This is Thunder - Et le tonnerre fit vibrer l'onde vinylique...

En ces temps digitaux, la venue, inattendue, d'une galette de vinyle, de couleur blanche de surcroit, sur notre bonne vieille platine datant de 1978, constitue un évènement en soi. Fatidique question, pour beaucoup : les disques, c'était comment déjà ? 1


This Is Thunder vient de sortir un E.P. (officiellement le 28 mai 2013) : d'ordinaire il est ici question de disques qui trainent depuis longtemps sur mes rayonnages . Mais il est bon de sortir de ses habitudes quelquefois. II s'agit donc de la première production d'un groupe actuel, composé de deux individualités aux parcours peu banals, Nopse (pour notre hexagone) et Jen Schande ( pour San Francisco -un pays en soi- ) : l'association des samples et de la distorsion, pour user d'un raccourci, et pour un résultat n'ayant rien à voir, à première écoute, avec les domaines de prédilection de chacun.

En effet, Nopse fait plutôt dans le son trituré, mixé, malaxé et mis en rythme façon noise/indus (mais cette description n'épuise pas le sujet) et Jen Schande est de son côté fiancée aux guitares avec distorsion, mais dotées d'une âme, comme sa biographie nous le prouve. 2
 
Dans This is Thunder, arpèges et voix se mêlent agréablement (pour the Arc of the Shot qui ouvre la face A), laissant une impression douce-amère, bientôt laminée par le deuxième titre -Shoot the Moon-, dans lequel la rythmique s'incarne en basse/batterie/guitare bien saturée offrant une autoroute pour la voix de Jen Schande, laquelle scande les mots d'une noirâtre comptine électrique, le tout enrobé de diverses textures sonores, distorsion, échos, le riff de base ne vous lâchant pas, jusqu'au refrain, ponctué d'after-beats métronomiques, la voix de Nopse intervenant enfin et... break ! Quelques notes et reprise du riff. En un peu plus de trois minutes l'affaire est entendue : This is Thunder a digéré pas mal d'influences -des années 90 et d'avant- pour ériger ce wall of sound !

Mais le meilleur, pour moi, est à venir : Please Find me en ouverture de la face B : cette chanson dégage une atmosphère double, aérienne et délétère, une odeur de terre après la pluie, un blues qui ne veut pas dire son nom, mais qui pointe le bout de son nez quand même, dans le tapis de distorsion mixé en fond, derrière la guitare acoustique... Même si le thème récurrent distillé aux synthés voudrait nous faire croire à la légèreté du temps qui passe... Humming, le dernier titre du E.P., vient confirmer nos impressions : l'atmosphère intimiste se révèle vénéneuse, la trouble fée du Rock'n'roll est à coup sûr venue jeter ses sorts dans le coin ! 3


Quand on sait que le E.P. de This is Thunder est né de rencontres en temps limité, d'idées mises au point sous contraintes géographiques et spatiales, on est séduit par le résultat, qui sait nous donner à la fois de l'espace et de la matière, là où auparavant il n'y avait que des esquisses.... Que dire pour terminer ? Voilà un disque pour être émerveillé et rester lucide aussi. Avec This is Thunder, j'apprécie cette petite pointe de mélancolie qui n'exclut pas la lumière, et nous attendons évidemment la suite !


Shoot the Moon

1 - En fait, pour être juste, Macario, corde vocale des Stanley Kubi, m'a offert le 33t de son groupe en 2008, mais c'est une histoire dont je reparlerai, et c'était tout pour ce début de 21e siècle. Et voilà que Nopse m'offre ce très beau 10" en vinyle blanc...

2 – Ainsi, Jen Schande a joué dans les groupes suivants : Boyskoot, Shove, Schande. En 2012, elle a sorti un LP titré « 19 / Songs for and inspired by Valencia chapter 19 ». Elle officie également comme D.J. à « El Rio » San Francisco. Il est permis, et conseillé,  de prêter une oreille attentive à tout ceci...

3 - Oui, je sais, les fées... Le Rock'n'roll... C'est en raison de la BD de Frank Margerin peut-être...

dimanche 23 juin 2013

Les rois du Rock






(…) L’idée d’évoquer notre désormais lointaine jeunesse m’est venue tout d’abord à la lecture d’articles ou d’ouvrages commis par d’anciens punks peroxydés, qui se présentaient comme de terribles activistes préparant la révolution, du fond de leur squat, armés d’une boite à rythmes et d’une guitare saturée. Puis à la vision de documentaires exsudant la testostérone et relatant les faits d’armes des preux défenseurs de l’Occident, des intrépides antifas ou des chasseurs de skins qui s’affrontèrent tout au long des années 1980. Je ne me suis pas reconnu dans de tels récits. Bien sûr, tout cela a existé. L’essor de ce qu’on a appelé le rock alternatif transformé des pans entiers de notre belle jeunesse en petits agités, et les plus déterminés d’entre eux se sont organisés pour contrecarrer l’hégémonie de skinheads fafs bien organisés eux aussi et passablement brutaux. De grandes violences se produisirent et se répétèrent. Sauf que la jeunesse qui emmerdait le Front national porte aujourd’hui des lunettes Afflelou et que le FN n’a pas reculé d’un pouce, bien au contraire.

Il me semble que ce qui fédérait réellement la plupart des garçons et des filles que je côtoyais alors, c’était une identique volonté de retarder le plus possible notre entrée dans le salariat, ou de l’oublier pour ceux qui avaient eu la malchance de se laisser prendre, de n’en faire qu’une parenthèse, certes longue, désagréable et chiante, d’une vraie vie qui se déroulait ailleurs, dans la rue, les bars, les concerts ou devant un tourne-disque. Mettre de la graisse dans ses cheveux, se réunir pour écouter ou jouer School Days de Chuck Berry, refuser de courir après les nouveaux hochets que nous proposait sans cesse le système et lui préférer nos vieux vinyles, c’était déjà une position éminemment politique, pas besoin de paroles engagées. D’ailleurs, aujourd’hui, les enregistrements des punks décolorés qui à l’époque méprisaient ces « revivalistes » de rockers sont généralement ringards et infatués, tandis que Gene Vincent ou Johnny Cash conservent toute leur fraicheur et sont indémodables. Cet amour du rock’n’roll ainsi qu’un socle scolaire commun minimal permettait à des jeunes de classes et d’origine différentes de se côtoyer et de s’apprécier. J’ai constaté, il y a déjà plus de quinze ans, qu’il est beaucoup plus difficile d’avoir un langage commun avec un garçon qui joue à un jeu électronique dans lequel il bute des Allemands dans un bunker, tout en ignorant si De Gaulle a vécu avant ou après Vercingétorix. C’est pourquoi je considère, aujourd’hui, que lutter efficacement contre les fascismes, c’est avant tout combattre l’ignorance. C’est un travail éducatif quotidien et patient, plus que n’importe quelle posture belliqueuse, qui fera reculer la bête immonde. (…)

Les rois du rock – Pelletier, Thierry – Éditions Libertalia - extrait pp. 147-149

samedi 1 juin 2013

Napalm Death : experts en solution auditive


Voici un groupe qui a créé un genre, avec les 28 titres de son premier album : le « grindcore », ou la manière de tronçonner, hacher menu, pulvériser, le son, les accords, la voix et le rythme. De l'émincé auditif radical. Chaque être humain devrait s'en écouter quelques micro-chapitres, en se levant le matin, de façon à savoir pourquoi il va se battre dans la journée. Cette cure n'est pas complexe à mettre en œuvre : les morceaux de Napalm Death, à leurs débuts, durent en général une trentaine de secondes. De l'acupuncture pour trompe d'Eustache. Voir l'album « Scum » ou les Peel Sessions pour ceci.

 
L'évolution en la matière passe par le perfectionnement du son : par là, il faut comprendre que les albums de Napalm Death bénéficient désormais d'une production plus métal que punk : mais les musiciens ne tombent pas pour autant dans une facilité qui dessert souvent les produits du genre. Les successions de riffs s'agencent, ne se répètent pas toujours, évitent les alternances classiques couplet-refrain-couplet, s'autorisent des digressions, veulent l'intelligence, plutôt que la radicalité vaine.

Les textes sont ciselés : très rarement y apparaissent les « four letter words » par lesquels le rock scandalise le réactionnaire(1). Napalm Death essaye de trouver les mégatonnes langagières dans les recoins de l'idiome. Un exemple d'une de leurs dernières interventions aurales : "...procrastination on the empty vessel / Toil to the bone so the machines roll on / Is this vague assumption / That a call to a halt will signal our untimely end ? / To labor so rigidly / All the safe havens of natural beauty (…)"(2). Ne nous sommes plus sur le bateau ivre de Rimbaud, mais dans les tourments de la réalité d'une société folle à lier. Nous sommes attachés à cette dernière, nous somme une pièce jointe ; faisant partie de ; concourant à.
 
Le maxi 6 titres Mentally Murdered (sorti en 1989 sur Earache Records) est assez remarquable, quoique clairement métal, lorgnant vers le Death !(3) 

Napalm Death y comprend encore trois membres quasi-historiques : Bill Steer à la guitare (parti dans Carcass) ; Lee Dorrian à la suffocation laryngale (parti fonder Cathedral) ; Mick Harris à la batterie (un des fondateurs de Napalm Death, qui créa Scorn -ambient glauque, et entre autres, participa à certains albums du saxophoniste d'avant-garde John Zorn – à ce sujet on peut penser à Painkiller) et Shane Embury, basse (toujours dans la formation actuelle).

Je vous rassure, les six morceaux de Mentally Murdered dépassent les trente secondes et sont envoyés avec maestria et sont techniquement sans faille. On peut légitimement être heureux que Napalm Death ait aussi su dépasser ce stade, pour actuellement nous proposer de nouveaux défis, de nouvelles rages, comme sur Utilitarian (2012), leur dernier opus à ce jour !

Et, si je peux me permettre un conseil, Mentally Murdered se doit d’être écouté en vinyl : CD ou autres formats numériques sont nettement moins « chauds » et tournent au grésillement mixé dans les médiums...

1- Si l'on excepte bien sûr leur reprise de « Nazi punks fuck off ! » des Dead Kennedys.

2- Paroles extraite de « Procrastination on the empty vessel », album « Time waits for no slave », 2009. Décernerons-nous un label éducatif à Napalm Death ? Le problème, mis en évidence par le sociologue F. Dubet ( in « les lycéens » Seuil, 1991 ) est que la culture « de l'extérieur de l'école », dès qu'elle est admise à l'intérieur du système éducatif, ne passionnera certainement pas ceux qui y transitent !

3- Sur le dos de la pochette, ils sont deux à arborer le T-shirt de Morbid Angel, une manière de référence, une manière de révérence...

Sources : Dictionnaire du rock (SLD M. Assayas) / Vu le groupe en live ! / Et leurs albums moult fois écoutés ! 


Rise above - Morceau 1 de la face A du maxi 12"