samedi 24 mars 2012

Vie bouillonnante et fièvre du sang : The Cramps

 
Une illumination. Comment peut-on appeler cela autrement ? J'écoutais distraitement un morceau de disco, du Boney M et soudainement, j'ai pensé aux Cramps. Ah ! Quel rapport y a-t-il entre la moquette de Bobby Farrell et les deux montres à quartz de Brian Gregory ? Ivy Poison aurait-elle été crédible en madone des dancefloors ? Et Lux Interior en strip-teaser ? (quoique, en concert...). En fait, le phénomène est plus d'ordre spirituel. Oui, spirituel.

Pourquoi, en 1975, monter un groupe comme les Cramps, qui enfourche les canons d'un rock'n'roll dont les derniers feux s'étaient consumés fin des années cinquante, ce qui pouvait paraître comme une régression totale, face aux étincelles de la scène punk naissante ?

Question de culture et d'esprit : quand on est fondu de disques de rock parus juste avant 1959, quand on s'intéresse fortement aux punk des sixties et quand on a dévoué sa vie à la sous-culture américaine des comics, films de série Z et autres bizarreries bon marché, on ne peut que fonder les Cramps ! Pas d'alternative (dans cet ordre d'idées, Boney M est une version cheap, grand public, de ce que doit être la disco : cette culture qui associe musique à danser imparable avec boule à facette, danseur (non-bodybuildé) chemise ouverte, avec force pilosité pectorale et choristes blacks... Dans l'imaginaire du producteur de Boney M, la disco, c'était ça ! ).

Cramponnés au rock : c'est ainsi qu'on peut décrire l'état d'esprit des Cramps. Il s'agit du rock d'avant, lorsqu'il était sauvage (et que les forces marketing ne l'avaient pas réduit à de la soupe pour ado formatés). Mais ils n'ont, malgré leur apparence, jamais été sectaires, simplement passionnés. Le rock redevenu sauvage, après son passage en Grande Bretagne, et essaimant de nouveau en punk garage aux Etats-Unis, les a aussi intéressés, comme en témoigne leur discographie. Nous ne sommes pas dans ce qu'on a pu appeler un temps du « punkabilly », mais au cœur d'une vraie démarche, bouillonnante. Lux Interior déclarait : « Yeah, we're into bloodlust, not death. Into boiling life.»

Pour les Cramps, le vaudou, les accessoires SM, le théâtre grandguignolesque, le tout à la sauce rock'nroll, est la materia prima de l'existence, ce qui pousse à ne pas se lever le matin, mais plutôt le soir, ce qui conduit à porter des lunettes de soleil dès que le jour paraît, et mène à des achats compulsifs de vinyles dans des boutiques interlopes... Et bien sûr tend à développer un extraordinaire sens de l'humour (noir et décalé)... Qui d'autre aurait pu écrire (dans « Mean Machine ») : « Ya wanna go to the Devil but you don't like the flames. »

Lux a certes rejoint l'arrière-boutique du marchand de farces et attrapes, mais nous sommes prêt à parier qu'il sort de temps en temps, pour faire trembler les murs et les armoires de vos grands-mères après minuit, alors... Remettez l'aiguille dans le vinyl, et sentez le désir venir du haut de votre épine dorsale, comme aurait dit Henry Miller !

Sources : The wild wild world of the Cramps – Ian Johnston (Omnibus Press) ; 1990 / Dictionnaire du Rock -sous la direction de M. Assayas - coll. Bouquins-Robert Laffont ; 2000

mardi 31 janvier 2012

Nous sommes revenus pour ne plus vous quitter (a collection of previously unreleased recordings performed by the Velvet Underground)



Pas évident de parler d'un groupe mondialement célèbre -le Velvet Underground- qui plus est, lié à Andy Warhol, à ses débuts. Un groupe dont on a tellement parlé ! Nous allons tenter. Il est vrai que les personnalités à l’œuvre n'arrangent pas les choses.

D'une part, il s'agit de ménager l'un (Lou Reed) pour ne pas négliger l'autre (John Cale), de considérer son approche de la guitare (« Si Dieu revient demain et qu'il me demande « Veux-tu être président ? » je réponds « Non. » « Veux-tu être politicien ? » « Non. » Veux-tu être avocat ? » « Non. » « Que veux-tu être ? » « Je veux être guitariste rythmique. ») comme un minimalisme intentionnel, et de voir que John Cale affirme une présence moins pop, avec des notes de violon alto qui durent et grincent, une basse à l'affût, une empreinte certainement plus îlienne, due à ses origines britanniques, et à sa connaissance de la musique contemporaine, alors que Lou Reed sera plus urbain, new-yorkais dans sa poésie en cul-de-sac. Mais d'autre part n'oublions pas, à la batterie, Moe Tucker, efficace derrière les fûts, quasi unique présence féminine dans un groupe de rock des années soixante et Sterling Morrison, guitare plus que rythmique, dans l'ombre de Reed et Cale. Cet alliage de quatre personnalités assez différentes et cultivées va se révéler très novateur.


Pour ce qui nous concerne, en 1984, un disque du Velvet Underground sort, avec des chansons enregistrées en 1968 et 1969, et qui s'étaient égarées, oubliées dans un tiroir de la maison de disque. On note la présence de John Cale sur deux titres seulement (il était sur un siège éjectable à l'époque). Il est remplacé par Douglas Yule pour les autres morceaux. Personne, à l'époque, n'avait voulu sortir un quatrième album du Velvet Underground, compte-tenu du résultat des ventes des précédents disques ! Tout ceci est évident à la lecture de Up-Tight de Victor Bockris et Gerard Malanga.


Car jamais un groupe n'aura eu autant d'influence et vendu aussi peu de son vivant : son mélange de Rock'n'roll et de mélodies gracieusement perverses, saupoudrées de bruits et cordes atonales, va s'infiltrer dans la culture rock, quarante ans durant, et cela continue, bien sûr. Le Velvet a inventé le principe du groupe maudit, dont tout le monde peut se réclamer... après ! Nous parions que cela n'existait pas... avant !


En effet, le rock, après l 'effervescence des années cinquante, avait très rapidement sombré dans la bluette, et l'énergie dégagée par ce style de musique ne cachait pas l'extrême minceur des paroles réduites à des gimmicks formatés pour le marché des ados. Le Velvet, ce sont des thèmes nettement plus adultes, ambivalents, malsains, complexes et risqués... Solitude urbaine, drogues et couloirs sans fin... On est loin également du psychédélisme béat, avec flower power et tout le marketing à l'avenant. Pas vendable à l'époque, ce Velvet ! Enfin, surtout pour les maisons de disques ! Andy Warhol ici joua le rôle de précurseur et considéra la musique du VU comme de l'art.


Trouve-t-on dans cet album « remixé pour correspondre aux standards actuels » un lien avec les premières années, à savoir, Warhol, la Factory, Nico... ? Ou bien des cauchemars induits par des substances illicites et l’univers de la nuit ? Une trace (la chanson « Andy's chest » en référence à Warhol), pour le reste, on oscille entre rock enlevé (I can't stand it, Foggy notion), pop « beatlesienne » (She's my best friend), ballades et simplicité. C'est tentant : vous avez envie de descendre dans votre cave, de prendre votre imitation de Fender ou Gibson, et de jouer ce que vous venez d'entendre, car ça paraît à portée, et il y a un résultat à la clé... Mais ce sont des chansons avec faille incluse, malaise au détour des mots : oubliez la pop et l'eau de rose, choisissez une lotion contre les démangeaisons !


Derrière le rite se cache la magie, fût-elle noire, et malgré les dénégations ultérieures des officiants. Lou Reed, grand communiquant, manipulateur et parano a tenté souvent de réduire le mythe à la portion congrue. Pour ne pas perdre le contrôle des événements, pour rester devant... Pour nier l’œuvre collective qu'est le Velvet.

Une fois bien écouté VU, l'empreinte est faite, définitive. VU s'insinue dans vos veines. En digne héritier des trois premiers opus, cet album est revenu du classement vertical, pour ne plus nous quitter...



Sources : Supertars : Guide maniaque du Velvet Underground et de la Factory d'Andy Warhol (Les Inrockuptibles 1990) – Dictionnaire du Rock (sous la direction de M. Assayas-coll. Bouquins-Robert Laffont 2000) – liner notes de l'album VU (K. Loder 1984) – The Velvet Underground Up-Tight / Victor Bockris & Gerard Malanga / Ed. du Camion Blanc 2004.

dimanche 29 janvier 2012

Des raisons de brasser sa bière...


« Mieux vaut cacher sa déraison, mais c'est difficile dans la débauche et l'ivresse », pouvait penser Héraclite. Et pourtant Machiavel écrivait à Francesco Vettori : « Qui verrait nos lettres, … il lui semblerait tantôt que nous sommes gens graves entièrement voués aux grandes choses, que nos cœurs ne peuvent concevoir nulle pensée qui ne fût d'honneur et de grandeur. Mais ensuite, tournant la page, ces mêmes gens lui apparaîtraient légers, inconstants, putassiers, entièrement voués aux vanités. Et si quelqu'un juge indigne cette manière d'être, moi je la trouve louable, car nous imitons la nature, qui est changeante ».
Vauvenargues a formulé une règle trop oubliée : « pour décider qu'un auteur se contredit, il faut qu'il soit impossible de le concilier ».
Certaines de mes raisons de boire sont d'ailleurs estimables. Je peux bien afficher, comme Li Po, cette noble satisfaction : « Depuis trente ans, je cache ma renommée dans les tavernes ».
La majorité des vins, presque tous les alcools, et la totalité des bières dont j'ai évoqué ici le souvenir, ont entièrement perdu leurs goûts, d'abord sur le marché mondial, puis localement ; avec les progrès de l'industrie, comme aussi le mouvement de disparition ou de rééducation économique des classes sociales qui étaient restées longtemps indépendantes de la grande production industrielle ; et donc aussi par le jeu des divers règlements étatiques qui désormais prohibent presque tout ce qui n'est pas fabriqué industriellement. Les bouteilles, pour continuer à se vendre, ont gardé fidèlement leurs étiquettes, et cette exactitude fournit l'assurance que l'ont peut les photographier comme elles étaient ; non les boire.

Guy Debord in Panégyrique – Tome premier – Editions Gérard Lebovici – 1989 – p. 49 et suiv.

dimanche 22 janvier 2012

Thoreau avait compris quelque chose de fondamental...

[…] Déjà, dans le Commencement Speech qu'il prononça à Harvard, en août 1837, sur l'Esprit Commercial, [Henry-David Thoreau] lance un défi à certains impératifs respectables, ou du moins respectés à Harvard : on devrait intervertir certaines règles, l'homme devrait travailler un jour par semaine pour gagner sa vie à la sueur de son front, et consacrer les six autres « aux affections et à l'âme » : doctrine à la fois irrévérencieuse et obscure qui impliquait déjà sa morale favorite : simplifiez ! […]

Henry-David Thoreau, cité par G. André-Laugier, dans l'introduction à Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau (Aubier-Montaigne, éd. Bilingue, p. 7 - 1967)

dimanche 8 janvier 2012

Are we not men ? Va savoir...

Alors, de façon abrupte, cela pourrait s'intituler : « extrait d'une émission de France Culture, datant de 1979, sur la New Wave, dans lequel on entend l'avis que porte Patrick Eudeline sur le groupe américain Devo ».

Ce document ne dure que peu de temps (17 secondes), et le fichier mp3 peut être téléchargé en suivant le lien ci-dessous. Il a été transféré d'une antique K7 audio et donc ne manque pas de souffle si je puis dire...
Bonne écoute !
 

PS : et voici pour les yeux et les oreilles, une version assez lente de Satifaction, live au Max's Kansas City de New York, qui documente bien l'étrangeté du groupe à ses débuts.


samedi 31 décembre 2011

Public Image Ltd : Image Publique S.A.

Cette fois, on s'attaque à du lourd. Pensez-vous ! Le groupe fondé par John Lydon, en 1978, alors que, à peine quelques mois auparavant, ce dernier braillait dans le bateau ivre dénommé Sex Pistols. On reviendra à un autre moment sur ces derniers. Ce qui nous intéresse ici, c'est d'identifier ce moment où une frontière a été franchie, où de nouveaux horizons musicaux ont vu le jour.

P.I.L. : « a groundbreaking band ». Dès l'écoute du premier morceau du LP first issue, Theme, plus de neuf minutes de guitare tordue, basse pesante, assaisonnée de batterie qui pilonne le panorama, avec John Lydon et sa voix chargée en auto-malédiction, répétant à l'envi qu'il souhaite mourir (pour des raisons somme toute très ordinaires), nous sommes collés au fauteuil, les yeux grands ouverts, forcés de contempler l'athanor alchimique qui transmute le plomb et sa lourdeur en un or verdâtre chargé de fiel. Et ce n'est pas fini.

Un disque pareil ne sortirait pas de nos jours : trop de religion dans l'air, trop d'intolérance parée des vertus du langage raisonnable, de sa dialectique casseuse de briques, et qui met en avant le soit-disant respect pour entretenir l'odieux. La novlangue où liberté égale esclavage semble vivre son acmé.

Pour être sûr que chacun a bien compris le sens du texte, celui-ci est exprimé à haute et intelligible voix (Religion I). Ensuite, il est mis en musique (Religion II). Après écoute, eh bien, tout le monde a compris ! Après un tel moment de blasphème horrifique (bien que l'on soit loin de Georges Bataille tout de même !), mais salutaire, on repart avec Annalisa dans le marteau-pilon sans maître : le déchainement total. On est aplati par l'énergie et ce titre fait vraiment passer l'album des Pistols pour du vulgaire rock'n'roll ancré dans un passé totalement révolu ! Y aurait-il mieux que le chaos finalement ?

Les titres Public Image, Attack, Low Life, plus ramassés, envoient plus de fusées que les orgues de Staline sur Berlin : nous avons droit au focus nécessaire sur l’antagonisme Rotten/Lydon, et la mise plus bas que terre de Malcolm Mc Laren (jamais cité) part one, et part two. En fait, John Lydon nous dit : « Maintenant vous allez voir qui je suis ! ». Irréductible aux choix d'un manager mégalomane, je récupère tout : image, liberté de penser, possibilités créatrices... Et j'irai plus loin ! Et je survivrai ! (ce qu'il a finalement fait). Fodderstompf vient utilement rappeler que le groupe sait profiter des majors du disque, ah, ah !

En faisant équipe avec Keith Levene et Jah Wobble respectivement à la guitare et à la basse, Lydon a eu du flair : ceux-là trainaient avec lui depuis un petit moment déjà, et il a su les agréger dans son projet, bien que l'alliage soit assez instable... En effet, Wobble, bientôt, prendra son envol et sa basse ira conquérir d'autres territoires musicaux... Le troisième opus de P.I.L. viendra consacrer ce divorce.

Nous n'en sommes pas là : en 1978, l'album de P.I.L. first issue vient d'emblée de broyer les critères habituels appliqués à un disque de rock. The metal box prendra ensuite le relai et consacrera le parti pris de Lydon et consorts. Il y a ici un avant et un après. Et beaucoup ne s'en sont pas remis. Mais beaucoup ont aussi écouté, assimilé, et compris qu'il fallait désormais faire autre chose, pour réjouir nos ouïes !

T.-R.
 
Sources : fiables, comme d'habitude...